Voir Amarcord en Italie

À notre arrivée à Bologne, nous découvrons les murs ocres bordés d’arcades qui s’étirent à perte de vue. La gay pride gronde encore, rivalisant avec le murmure des cigales ; le soleil s’éteint peu à peu, teintant les façades d’une lumière rougie. Une odeur douce de citron, de sueur et de thym flotte dans l’air.

Nous nous dirigeons vers le cinema Arlecchino pour assister à notre première séance, Amarcord, monstre du cinéma italien présenté en version restaurée pour la deuxième fois à Bologne. L’acteur principal du film, Bruno Zanin aujourd’hui sexagénaire, présente la séance. Malgré ses cheveux blancs, ses grands yeux bleus le trahissent aussitôt. La blague racoleuse et le sourire enjoué, il raconte ses débuts au cinéma et sa rencontre avec Fellini, alors qu’il n’est qu’un adolescent rebelle et fauché dont la gouaille séduira instantanément Il Maestro. Son histoire est fascinante mais ses airs de Delon repenti le rendent vite agaçant.
Le film commence et l’Italie, mère de tous les fantasmes, se déploie sous la pellicule. On se laisse doucement emporter par l’onirisme fellinien, oscillant sans cesse entre rire franc et mélancolie douce.
En sortant de l’Arlecchino, le monde devient fellinien à nos yeux. À la moindre brise, on s’attend à voir arriver il polline volage, annonciateur du printemps. On est surpris de ne pas trouver une tabaccaia aux courbes majesteuses en allant acheter ses cigarettes. Et le lendemain à la première séance, nulle trace de la Gradisca seule au troisième rang, passant du rire au larmes dans un nuage de Camel.
Pourtant, quelques jours plus tard, à l’orée de la campagne toscane, je me retrouve dans un bus où une femme aux proportions étonnantes, le regard ourlé de bleu canard, la bouche vermillon et la langue vive me parle en italien pendant plusieurs minutes, sous le regard étonné des autres passagers. Je finis par lui exprimer comme je peux mon incapacité à comprendre la langue mais la femme continue de me questionner, et moi de répondre comme je peux. Elle semble tout droit sortie d’un film de Fellini, et la scène s’achève sur une note comique proche de l’incongru, qui aurait sans doute plue au Maestro : un passager moustachu se met à traduire les questions de la donna jusqu’à ce que l’ensemble du bus finisse par s’intéresser à notre curieux échange autour des peaux blanches et de l’usage des éventails.

Le festival Il Cinema Ritrovato porte décidément bien son nom ; il permet de revoir des films fabuleux mais aussi de les revivre, à la manière de trésors retrouvés dans un grenier.

Mathilde R.

De l’art de modérer un panel

Le festival du Sunny Side of the Docs est l’occasion pour de nombreux professionnels de rencontrer de futurs partenaires, d’assister à des conférences, à des sessions de pitchs… Au milieu de tout ce petit monde, un personnage a tendance à être un petit peu oublié, le modérateur.

Suivant les panels ou les pitchs, il est chargé d’animer la conversation, de relancer le débat, d’interroger les éventuels acheteurs des projets pitchés… Souvent spécialiste du sujet, son rôle est essentiel. Mais surtout n’allez pas dire que tous les modérateurs se ressemblent, vous risqueriez de les mettre en colère! Chacun a son style bien particulier.  Il y a les discrets, les effusifs. Les sérieux, les un peu moins. Ceux qui blaguent avec le public. Ceux qui ont tendance à laisser complètement la main aux membres du panel et ceux qui ne dévient pas d’un pouce la trajectoire imaginée pour la conférence etc.

Un des exercices du modérateur que je préfère regarder se déroule pendant les sessions de pitch. Quand le moment est venu pour les distributeurs d’offrir leurs commentaires sur le pitch qu’ils viennent d’entendre, notre héros oublié se met à accomplir une performance tout à fait extraordinaire. Les questions ou les commentaires se faisant attendre, le modérateur doit alors alpaguer les différents diffuseurs dans la salle. Le moment peut être alors ou très gênant ou très drôle (parfois les deux). Imaginez un instant le modérateur essayant de tirer les vers du nez aux diffuseurs afin qu’ils expliquent sur le programme correspond ou non à leurs cases. Imaginez maintenant un diffuseur qui n’a aucune idée (ou envie) de quoi répondre et qui se voit interpeler et  ainsi projeter sur le devant de la scène. Les réponses produites sont certes le plus souvent constructives. Mais on n’échappe pas à la réponse monosyllabique d’un diffuseur pour le moins peu enthousiaste.

Enfin, il arrive qu’un modérateur sorte du lot, un de ceux qui marquera une génération entière de producteurs, diffuseurs, acheteurs, réalisateurs etc. invités à modérer un panel ou une session de pitchs. J’ai donc décidé de conclure cet article en rendant hommage à tous les modérateurs éphémères mais talentueux de ce festival et de décerner le Sunny Globe du meilleur modérateur à John Farren qui a su, accompagné par Anett Sager, animer à merveille la Pitch Session : Eurovision Science.

Félicitations, M. Farren!

 

Pourquoi la France n’est pas prête pour les séries japonaises?

64, Yashiki Yotaro, Japon, 5 x 58’, NHK Japan Broadcasting Group

« Un kidnapping tragique, commis dans la 64e année de l’ère Showa revient hanter la police de Tokyo »

Encore un peu endormi, engoncé dans mon manteau et mon écharpe, je marchai vers le Cinéma « Le Royal » pour la projection d’une série que je croyais alors d’exception – une mystérieuse série policière japonaise titrée « 64 » ne peut être tout à fait mauvaise.

Passant un écriteau placé à l’entrée de la salle sur lequel on pouvait lire « Ici c’est un cinéma, ni pub, ni pop-corn », je souris, satisfait de prendre place dans une salle qui a encore des principes dans ce monde peuplé de brutes capitalistes. Après les quelques mots dans un français excellent – et quelques autres dans un anglais plus nippon – d’un représentant de la NHK dépêché à Biarritz pour l’occasion, les lumières se sont éteintes doucement et la projection du premier épisode de 64 s’amorça. Très vite, je sentis l’inquiétude gagner la salle : ce public d’esthètes frissonna longuement en contemplant le titre dont la police « Cambria » – heureusement oubliée rapidement après la sortie de Word 2007 – s’étalait en lettres blanches apposées en transparence sur les premières images…

Peut-être aurais-je dû, dès ce moment qui laissait présager le pire, évacuer la salle comme ce trentenaire parisien – aux pantalons de velours orangé et au bonnet vissé très haut sur son crâne (le Diable est dans les détails) – dont l’allergie aux polices de mauvais goût avait coupé court à tout effort de tolérance aux cultures barbares extrême-orientales. L’effroi parcourant encore la salle, la narration débuta : nous suivions ce vieux commissaire bourru – interprété par Pierre Taki, comédien raffiné – qui, à son corps défendant, se refusait à commenter une affaire d’accident de la circulation à des journalistes plus vindicatifs et policiers qu’Edwy Plenel un matin de Déclaration de Patrimoine.

Sans trop m’attarder sur l’image digne des pires caméscopes DV et la lumière Amour-gloire-et-beautésque, je me lançai tête baissée dans l’enquête. Tête baissée serait d’ailleurs exagéré, je relevais, déjà, assez régulièrement la tête, interpellé par des dialogues à l’efficacité stérile, peu mis en valeur par une direction d’acteurs qui semblait consister à répéter aux pauvres comédiens de hurler un texte comme si leur vie en dépendait. L’incompréhension me gagnant aussi rapidement que le sommeil, décision fut prise de faire une petite pause en m’allongeant en diagonale sur trois sièges – il n’y a guère qu’au cinéma que la longueur de mon corps me paraît démesurée. En rouvrant péniblement les yeux, je découvris le générique du premier épisode – toujours présenté en Cambria, soit dit en passant. En proie à une folle réflexion dont dépendait ma présence dans la salle pour cinquante-huit minutes supplémentaires, je me rhabillai rapidement, tranchant entre mon honnêteté intellectuelle d’étudiant et mon flegme parisien.

Ces considérations légèrement désagréables posées, il me semble important d’apporter une précision humaniste. Il y a fort à parier que cette série est un succès puissant au Japon et qu’un japonais n’aurait pas compris ma réaction de rejet par le sommeil. De toute évidence et ce n’est pas là une invention, l’art – dans lequel j’englobe hic et nunc beaucoup d’objets – est une affaire de codes: To have it or not to have it. Pour ma part, connaisseur peu éclairé de l’âme nippone – en dehors de la préparation du dashi/出汁, bouillon à la saveur umami/うま味 nécessaire à la confection d’une bonne soupe Miso/味噌汁 et de la rue Sainte Anne/聖アンナアベニュー, je suis plus cathare que japonais – je suis resté aux portes de 64. Est-ce pour autant dramatique que certaines formes de culture étrangère – là aussi j’englobe hic et nunc etc. – nous restent justement, étrangères? N’est-ce pas là, la beauté de lieux – physiques comme fantasmés, topos/τόπος comme khôra/χώρα – qui ne sont pas les nôtres?

Comme l’écrivait Léo Strauss, « Si tout se vaut, le cannibalisme n’est qu’une question de goût culinaire »… Pour ma part, je me contenterai, plus hypocritement, de dire que pour juger cette série, il faudrait en avoir vu tous les épisodes.

Premières esquisses sur la compétition de fiction dramatique

Hivatal, réalisé par Viktor Oszkar Nagy, Hongrie, 53 min, Campfilm production.

Groenland, réalisé par Thomas Kaan, Pays-Bas, 1h 30, Endemol Nederland production.

Henry, réalisé par Phillipp Fussenegger, Autriche, 52 min, Funfairfilms.

Vous l’attendiez, elle vient de commencer, la compétition du 29ème FIPA a débuté ce mercredi et nous sommes allés voir trois films qui concourent dans la catégorie téléfilm dramatique.

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Henry, héros du film éponyme de Phillipp Fussenegger est le nouvel interne d’un pensionnat spécialisé dans l’enseignement musical. Cet enfant quasi muet, inadapté socialement, trouve dans la pratique de l’orgue un moyen d’expression. Son talent grandissant attire l’attention de sa professeure mais aussi les foudres de son camarade de chambre Erik qui voit en Henry une menace à son statut de prodige de l’école. Plongé dans un véritable enfer, victime de brimades à répétition, le jeune homme dresse l’orgue comme un rempart à la violence qu’il subit. Portée par un formidable duo d’acteurs, cette fiction plonge le spectateur dans une atmosphère étouffante au travers d’une succession de plans « cliniques » de l’angoissant pensionnat. Cette projection a été avant tout l’occasion pour les spectateurs de faire la rencontre de l’acteur principal Lukas Till Berglund, venu présenter ce téléfilm. A sa présence s’est ajoutée celle du réalisateur et de la productrice du second film en compétition, Hivatal.

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À l’heure où le sujet de l’immigration est au centre de l’attention médiatique européenne, cette histoire fait écho à des événements contemporains bien qu’elle ait été écrite auparavant. Viktor Oszkar Nagy nous fait partager la vie d’Anna, fonctionnaire au service de l’immigration en Hongrie, tout juste embauchée. Cette histoire touchante nous emporte dans la vie de personnes immigrées qui, au grès de parcours difficiles, de situations compliquées, essaient par tous les moyens de rester sur le continent européen. Leur espoir ? Obtenir un titre de séjour ou, au meilleur des cas, la nationalité hongroise. Dès le début de la projection, la productrice tient à nous signifier que les histoires que nous allons voir sont inspirées de personnes réelles ayant côtoyé le bureau de l’immigration. Grâce à un considérable travail sur la photographie de Tamas Dobos et Viktor Oszkar Nagy, une lumière empathique vient renforcer les scènes poignantes qui s’enchaînent sur l’écran. L’authenticité est une des forces du film, et le jeu des acteurs, débordant de sincérité, soutient la pertinence du sujet. Dans le rôle principal, Anna Fignar, sublime actrice non professionnelle, nous interpelle sur la nécessité de garder notre humanité face à ces drames.

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Attention infos !

La société de production a déjà réalisé plusieurs films documentaires sur le sujet de l’immigration, le réalisateur alors a pu suivre durant plusieurs semaines la vie quotidienne du bureau de l’immigration et les histoires de ces familles. Lorsque le film fut fini, il a été organisé une projection avec la directrice de l’immigration hongroise et elle fut choquée par l’histoire de la famille turque. Elle aurait aimé être au courant. Depuis, la famille en question a obtenu un titre de séjour en Hongrie. Y a-t-il un lien avec le film ? Ceci restera un mystère…

Groenland

Afin de fuir la monotonie d’Amsterdam, Hugo Maes, jeune photographe, s’établit au Groenland. A son retour, ses photographies rencontrent un franc succès auprès des critiques néerlandais. Lors de son exposition, l’artiste s’éprend de la jeune Iris Samkalden. L’idyllique amour originel laisse peu à peu place à une relation rendue difficile par la complexité du caractère de Hugo, et les exigences de sa vocation. Même si la relation amoureuse est un thème phare de la fiction, ce téléfilm néerlandais parvient à tirer son épingle du jeu par une mise en scène audacieuse. Le réalisateur Thomas Kaan ancre d’emblée l’esthétique de son intrigue dans l’univers professionnel de son personnage principal en adoptant une esthétique photographique (images de types planches contacts, séquences couleur ou noir et blanc granuleuses, etc.). Cet ancrage est renforcé par une immersion dans le reportage photographique réalisé par le personnage principal. Le metteur en scène parvient à mêler fiction et documentaire pour créer une forme hybride et donner une autre sens à cette histoire, celui de la confrontation des cultures, des paysages diamétralement opposés.

Fabien Stephan & Andreas Bernal

Smart FIPA : 2016 sera-t-elle l’année de la Réalité Virtuelle ?

Le Smart FIPA centralise chaque année les réflexions sur la place et lavenir des nouvelles technologies au sein de la création audiovisuelle. Pour cette édition 2016, il se construit autour du thème de la narration sensorielle. Nous avons assisté au premier round des Keynotes ce jeudi, présenté par Paul Tyler, avec Nicolleta Iabobacci, entrepreneure et porteuse de projets transmédia, Vincenzo Valentino Suca, maître de conférence et directeur éditorial des Cahiers européens de limaginaire, et Chris Crawford, ancien concepteur de jeux vidéos et expert de la narration interactive.

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Pitch au Fipa : L’histoire d’une minute

Mercredi 20 janvier a débuté au FIPA la première pitch session de la semaine, au sein du FIPA Industry. Animée par le réalisateur espagnol Oskar Tejedor, la séance a permis aux auteurs sélectionnés par le festival d’exposer devant une équipe de commissioning editors internationaux leurs projets de fiction et séries.

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Un Fipa 2016 hanté par les fantômes de 2015

Après le traditionnel cérémoniel d’ouverture, la présentation des jurys et les discours du président Didier Decoin et du délégué général François Sauvagnarques, nous avons pu assister à la projection du documentaire Beatbox, boom bap autour du monde. Le début d’un festival marqué par deux traits saillants dans sa programmation, l’un choisi, l’autre s’imposant.

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ALBERT SAMAMA CHIKLY, UN PIONNIER DU CINEMA TUNISIEN

Contemporain de l’invention du cinématographe, Albert Samama Chikly (1872-1934) est un pionnier du cinéma tunisien. Davantage connu pour ses deux films de fiction  Zohra (1922) et La Fille de Carthage (1924), son travail documentaire restait quant à lui inexploré. Avec la projection de plusieurs de ses films à la Cineteca et l’exposition de certaines de ses photographies à la Sala Borsa, Il Cinema Ritrovato exhume enfin ces archives dormantes.

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