Immortal

« Après la mort de Staline, les portes se sont ouvertes mais les gens sont restés… »

Dans le décor sinistre d’un ancien goulag, les nouveaux habitants répètent une vie dominée par le militarisme et le nationalisme russe d’aujourd’hui. Immortal est le deuxième film réalisé par Ksenia Okhapkina et produit en Estonie par Vesilind. Pendant près d’une heure, l’œuvre nous plonge au cœur d’un univers froid et autoritaire, où l’apprentissage des valeurs patriotiques aux jeunes russes passe par un entraînement acharné pour rejoindre « L’Armée de la Jeunesse ». Dans un monde où chacun a sa place, les petits garçons apprennent le maniement des armes tandis que les petites filles, elles, doivent maîtriser les chorégraphies des danses traditionnelles. Le film suit leurs efforts jusqu’à la cérémonie des Héros de la Patrie, accomplissement ultime pour des personnes destinées à vivre pour leur pays.

Le film immerge le spectateur dans une ambiance glaciale, particulièrement réussie grâce à un montage rythmé entre les scènes d’entraînement et les plans de cette ville fantôme construite dans le paysage du grand nord Russe. Le travail du son, par l’utilisation de raccords, lie l’apprentissage des pas aux bruits monotones de la machinerie de la ville. L’ancien goulag a certes été réhabilité mais il reste semblable à une prison, où les habitants vivent d’ailleurs comme des détenus, dans des logements délabrés qui renforcent l’austérité de leur conditionnement. Le cadrage marque par sa symétrie et sa rigueur, accentuant ainsi l’impression d’enfermement.

La répétition de scènes d’entraînement participe à l’atmosphère oppressante du film. Le caractère totalement ordonné de la vie quotidienne est rendu évident par cet apprentissage constant des valeurs militaires. Quand les garçons répètent leur parade, mais aussi quand les filles dansent en claquant leurs talons contre le sol presque comme des soldats. Une oppression renforcée par la marche régulière des trains remplis de charbon et le fonctionnement des machines qui semblent dater de l’époque soviétique.

Tout au long du film, il semble impossible pour le spectateur de pénétrer le regard des enfants, et l’on ne rentre jamais dans l’intimité des personnages. Même quand leur instructeur se moque d’eux, leur visage reste impassible et dur. En restant à une telle distance des adolescents, dont aucun ne se démarque, l’œuvre ne nous permet de capter qu’une seule des émotions qui les traversent : la ferveur nationaliste. Cette ferveur se veut héritière d’une histoire russe incluant à la fois le Tsarisme, l’époque soviétique et la Russie contemporaine.

Au milieu des parties de airsoft et des bâtiments démolis, un tag rappelle aux enfants les idéaux prônés par ce système : « Il vaut mieux une bonne guerre qu’une mauvaise paix ». Ces mots sont représentatifs d’un monde où personne ne conteste l’ordre établi.

Les partis pris esthétiques donnent vie à une œuvre mystérieuse, pouvant frustrer le spectateur qui aimerait mieux comprendre les ressorts psychologiques et intimes mouvant les personnages du film, qu’il s’agisse des enfants ou des instructeurs. Cependant, l’œuvre laisse toutefois une impression très forte, par le travail esthétique de la réalisatrice et par sa manière de nous confronter à une réalité aussi lointaine qu’effrayante.  

Léopoldine Fournier et Geoffrey Noirtault

Forum des métiers du master patrimoines 2020

Le lundi 13 janvier dernier, les étudiant.e.s de deuxième année du Master Patrimoines Audiovisuels ont organisé un forum des métiers. Une fois encore, il s’agissait pour les étudiants du Master Patrimoine d’INAsup de découvrir les secteurs dans lesquels ils et elles seront peut-être amenés à travailler à l’issue de leur formation en leur donnant l’occasion d’échanger avec des personnes concernées. C’était aussi une opportunité pour les invité.es de découvrir la formation et les locaux de l’INA.

Ce sont sept professionnel.le.s qui ont bravé les grèves pour venir rencontrer les étudiant.e.s. 

Réparti.e.s sur 4 tables thématiques, iels pouvaient discuter pendant environ 30 minutes avec six étudiant.e.s avant d’en rencontrer 6 autres, et ainsi de suite. Les échanges ont été animés et très enrichissants pour tout.e.s les participant.e.s. 

Sylvie Fégar, responsable pédagogique du master Patrimoines inaugure le forum des métiers

La première table portait autour du thème de la conservation des jeux vidéos, un sujet cher au cœur de plusieurs étudiant.e.s peu abordé dans notre formation. Laurent Duplouy, du département audiovisuel de la BnF, est venu partager avec enthousiasme sa carrière et toute son expérience sur la question très actuelle et complexe de la préservation du patrimoine vidéoludique.

La deuxième table regroupait Agnès Levillain, muséographe indépendante et Corinne Planchais, réalisatrice et fondatrice de Drôle de Trame, que notre chère camarade Cécile avait eu l’occasion d’assister pendant plus d’un an. Elles ont pu échanger avec nous sur les problématiques de l’audiovisuel et de sa scénographie dans les musées et les expositions.

Table n°2 : Agnès Levillain (muséographe indépendante) et Corinne Planchais (Drôle de Trame)

Le secteur du patrimoine et de sa restauration n’était bien évidemment pas laissé de côté. En effet, à la troisième table, Benjamin Alimi d’Hiventy et Serge Doubine, fondateur de SD Cineserve, ont pu nous éclairer sur les questions de la restauration et de ses aspects techniques et matériels. L’événement a même été l’occasion pour les deux hommes d’échanger leurs cartes de professionnels…

Table n°3 : Benjamin Alimi (Hiventy) et Serge Doubine (SD Cineserve)

Enfin, la quatrième table abordait les médiathèques d’entreprises avec un duo intergénérationnel incarné par Vincent Delomenie de la médiathèque de la SNCF et Loreleï Castillo, ancienne diplômée d’INAsup et responsable de l’inventaire chez LTC Patrimoine.

À la fin des tables rondes, des conversations plus informelles se sont poursuivies près d’une heure autour d’un café et de mignardises.

Réforme de l’audiovisuel : des points de vue divergents.

La conférence proposée par le FIPADOC ce vendredi matin réunissait des invités de marque : Delphine Ernotte-Cunci, présidente de France Télévisions ; Laurent Vallet, président de l’INA ; Emmanuel Priou, producteur (Bonne Pioche) et président du SPI (Syndicat des Producteurs Indépendants) ; David Assouline, sénateur PS ; et le documentariste Rémi Lainé, administrateur à la SCAM. 

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L’Affaire Caravage

Sélection Officielle FIPADOC 2020 – En compétition – Documentaire national

Une coproduction Arte France avec la participation de France 3 Ile de France
Avec le soutien du programme Europe Creative – MEDIA de l’Union européenne, du CNC, de la PROCIREP-ANGOA, de la Région Ile-de-France
Arte distribution

En avril 2014, une œuvre magistrale est découverte dans le grenier d’une maison toulousaine. Elle serait de la main du Caravage et perdue depuis 400 ans. Cette nouvelle va conduire Frédéric Biamonti, le réalisateur, entre Paris, Toulouse, Londres, Rome, Naples, Malte et New York. Nous pénétrons dans les coulisses du monde énigmatique de la peinture ancienne, au milieu des experts, marchands et restaurateurs, et rien ne se passe comme prévu. Attribution, estimation, destination finale, les péripéties de cette « Judith et Holopherne » ressemblent à la vie tumultueuse de son créateur, Michelangelo Merisi dit le Caravage.

Le sujet peut sembler un peu austère au premier abord mais il est traité comme une enquête, dont on suit l’évolution, étape par étape, avec son lot de suspense, de découvertes et de retournements. Cette écriture ingénieuse nous tient en haleine jusqu’à la fin du film.

C’est le fruit d’un très long travail (5 ans) de la part du réalisateur qui a pu rencontrer des experts au quatre coins du monde. Le sujet est donc très bien documenté. Il nous permet de comprendre ce qui fait la singularité de l’oeuvre de cet immense peintre qu’est le Caravage et aussi d’appréhender le fonctionnement du marché international de l’art.

Cette peinture exceptionnelle suscite d’emblée la curiosité d’un comissaire priseur à Toulouse qui avertit alors ses contacts à Paris, parmi lesquels Eric Turquin, un des plus grands experts en peinture ancienne. Celui ci acquiert très vite la conviction que c’est un tableau du maître italien. La peinture coche en effet un certain nombre de cases. C’est une scène biblique : Judith décapitant le général assyrien Holopherne devant la servante Abra. La violence qui se dégage de la toile est caractéristique des tableaux du Caravage. Le naturalisme radical aussi, en passant par une utilisation innovante du clair-obscur, interpelle le spectateur.

Le tableau est estimé dans un premier temps à 120 millions d’euros. Une somme astronomique, peu courante pour le marché de la peinture ancienne. Cepandant la parenté de l’oeuvre est contestée par d’autres experts qui attribuent la toile à un artiste qui réalisait des copies du Caravage. Commence alors un combat pour Eric Turquin qui joue à la fois le rôle d’expert et de vendeur dans cette histoire. Une position ambigüe qui soulève des questions sur la crédibilité des professionnels du marché de l’art. Turquin doit réussir à convaincre qu’il s’agit bien d’un tableau authentique pour qu’il se vende au prix escompté. Les enchères sont risquées dans ce contexte…

Le réalisateur met donc en évidence les stratégies commerciales qui sont déployées pour suciter la convoitise. Il part à la rencontre de ceux qui font autorité dans ce petit monde et nous dévoile les rouages du marché de l’art. On découvre notamment une entreprise qui rassemble une grande quantité de données afin d’informer les acheteurs dans le monde entier. Dans cette affaire, il est aussi question de souveraineté nationale puisque le gouvernement français a d’abord voulu la conserver sur le territoire, au Louvre éventuellement, mais cette position s’est ensuite révélée intenable. Les estimations se fondent sur les indices d’un marché global qui ne connaît pas de frontières. Lorsque les prix atteignent un tel niveau (120 millions cela représente 15 ans du budget d’acquisition du Louvre) les musées ne peuvent plus suivre.

Un documentaire très dense donc, écrit comme une aventure avec de multiples rebondissements, qui nous révèle l’importance et la complexité des enjeux dont il faut tenir compte lorsqu’on aborde ce sujet.

Les promesses de la Jeune Création

Courts-métrages jeune création – vendredi 24 à 9H30

Les films projetés lors de la séance font partie de la compétition Jeune Création, qui réunit des documentaires courts réalisés par des élèves d’écoles de cinéma.

A travers la voix d’un présentateur radio de nuit, 25th Hour de Juho Reinikainein suit le temps d’une nuit différents travailleurs à travers leur routine et leur solitude. Mother’s de Hippolyte Leibovici nous emmène dans les coulisses d’un cabaret observer la préparation de quatre drag queens avant leur spectacle. Dans Intérieur-Extérieur de Alice Boccara Lefèvre et Charlotte Ballet-Baz, Catherine nous dévoile quelques-unes de ses correspondances avec des détenus de longue durée. Enfin, For Eunice de Jaan Stevens nous présente le quotidien d’une enfant ghanéenne dans une banlieue de Belgique.

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L’impact producing selon WG FILM

Qui dit nouvelle édition du FIPADOC dit nouvelles journées professionnelles. L’occasion de découvrir ou de redécouvrir « l’impact producing » lors d’une conférence animé par Frederick Gertten et Margarete jangard de WG FILM (société de production suédoise) et qui a rencontré un grand succès auprès des festivaliers.
Mais alors, qu’est ce que « l’impact producing » ? Selon Frederick Gertten, « L’impact producing » c’est concevoir un film comme outil du changement, « a tool for change ». Aussi, la manière de produire est au moins aussi importante que le film en lui même. Pour comprendre cela, faisons un focus sur « Big boys gone bananas ! » produit par WG FILM qui mène une investigation sur les travers du commerce de la banane en ciblant particulièrement l’entreprise DOLE, une grande firme d’agro-alimentaire.

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Abbas by abbas : L’HOMME QUI PHOTOGRAPHIAIT l’HISTOIRE

Dans Abbas by Abbas, Kamy Pakdel retrace la vie du reporter photo Abbas Attar au travers des grandes thématiques (la violence, le chaos, la spiritualité) qui ont façonné 55 ans de photographies prises aux quatre coins du globe. Révolution iranienne, Apartheid, Guerre du Vietnam, le reporter franco-iranien a capturé tous les conflits majeurs de ces dernières années. « Comment tu as fait pour avoir autant de courage ? » lui demande le réalisateur. « Quand on travaille, on ne réfléchit pas », répond humblement celui qui a été témoin des pires horreurs commises par l’Humanité. Abbas abordait plutôt son travail de photographe comme un philosophe, avec toujours une idée en tête : celle de suspendre le temps. 

Un premier film aussi touchant que prometteur pour la suite de Kamy Pakdel, qui souhaitait réaliser ce documentaire il y a vingt ans déjà. « Trop tôt » selon Abbas, qui a préféré attendre les derniers instants de sa vie avant d’accepter de témoigner devant la caméra du réalisateur. Un témoignage d’autant plus précieux qu’il s’éteindra une semaine après la fin du tournage. Le réalisateur est d’ailleurs revenu, non sans émotion, sur la difficulté pour son équipe et lui de tourner dans une forme d’urgence, Abbas refusant de révéler, hormis le fait qu’il fallait être rapide, combien de temps exactement il lui restait. « Si tu veux vraiment qu’on fasse ce film, il faut le faire maintenant », lui a-t-il simplement dit. 

Abbas Attar
Abbas Attar, Magnum Photos

Là où Abbas by Abbas aurait pu tomber dans les codes classiques du portrait documentaire, le film tire sa force et son originalité dans le fait qu’il nous montre l’envers du décor de sa réalisation. Il ne s’agit pas d’un portrait lisse et distant d’un grand homme, mais tend au contraire à s’approcher des codes du cinéma direct, en nous montrant notamment à plusieurs reprises l’équipe de tournage et le réalisateur. On y voit le protagoniste choisir au moment même où il est filmé les thématiques dont il va parler et les clichés qu’il va choisir de montrer, quand il ne blague pas avec un membre de l’équipe. Mais le plus étonnement reste sans doute de voir l’implication d’Abbas, qui n’est pas simplement le sujet du film, mais bel et bien celui-ci qui décide, au même titre que le réalisateur, ce qui doit être dévoilé, raconté, montré, quand il faut tourner et quand il est préférable de couper.

N’oublions pas de mentionner la musique composée par Julien Thiault, qui, contrairement à ce à quoi nous a habitués le documentaire français, est loin d’être reléguée au second plan. Tantôt lourde et mélancolique, tantôt vibrante et tonnante, elle évolue au fil des clichés qui nous sont montrés à l’écran et des récits de voyage du photographe, et se fait de plus en plus pressante au fur et à mesure que son état de santé se dégrade. Le compositeur n’a d’ailleurs pas travaillé directement sur le film, mais à partir des photographies que l’on peut voir dans celui-ci et de ce qu’elles lui inspirent. 

Premier film donc, porté par Bellota Films et coproduit par LCP Assemblée Nationale, qui ont tous deux fait le pari de miser sur ce jeune réalisateur. Si ce documentaire s’éloigne quelque peu de la ligne éditoriale du diffuseur, qui nous a habitué à des sujets politiques plus qu’à des portraits, celui-ci justifie ce « pas de côté » par le véritable coup de cœur survenu suite au visionnement du film. 

Pour ceux qui n’auraient pas eu la chance d’assister à la projection du FipaDoc, le documentaire de 54 minutes sera à découvrir sur LCP le mardi 18 février à 20h30.

Jeanne Saint-Réquier & Léopoldine Fournier-Camus

PLein soleil sur NETFLIX

            Aujourd’hui nous avons eu la chance d’assister à la conférence de Diego Buñuel, directeur Europe des documentaires originaux Netflix. Les places étaient chères. Il fallait se lever de bonne heure pour assister à cet oral. La plateforme et son représentant étaient les stars du Sunny Side. En même temps comment résister l’appel du géant américain ? Des dollars pleins les yeux l’assemblée de producteurs s’engouffre dans la salle de l’Agora. L’ouragan Netflix, incarné par l’ancien directeur des documentaires de Canal+, est venu présenter au monde du cinéma du réel ses exigences et ses ambitions.

La plateforme a commencé par nous présenter des chiffres colossaux. Elle est présente dans 190 pays pour 155 millions d’abonnés qui consomment 115 milliards d’heures de contenus par an. La capacité de diffusion de Netflix est incontestable.

Elle a ensuite poursuivi en nous parlant de son algorithme et de ses stratégies pour provoquer la consommation de ses contenues. La technologie mise en place par Netflix est impressionnante. Pour illustrer notre propos voici un exemple : pour représenter chaque contenu disponible sur la plateforme il existe une vingtaine d’images. Si le premier jour l’image choisie par l’algorithme ne vous plaît pas au point de cliquer sur le film, alors le lendemain cette image sera différente pour tenter de vous plaire davantage. Les goûts de tous les membres sont analysés afin de proposer à chacun une plateforme à l’apparence personnalisée. Tous les moyens sont bons pour plaire à ses abonnés.   

Diego Buñuel a aussi présenté les attentes de la plateforme en termes de contenu pour les documentaires. Il a insisté sur l’importance de l’histoire des films et des personnages. Tout doit être réel, haletant, comme un film ou une série dramatique. Divertir, intriguer ou encore faire rire, les formes que peuvent prendre les documentaires sont multiples. Pourtant leur objectif reste constamment le même : fasciner le spectateur grâce à une histoire réelle qui dépasse la fiction.

Tous ces sujets sont « Glocaux » : ils partent du local tout en gardant un potentiel international. Par exemple on peut parler de la France et du foot grâce au joueur Anelka car ce dernier est connu en Espagne, Angleterre, Italie et Allemagne, quatre territoires clés en Europe pour la plateforme. Finalement le local ne fonctionne chez Netflix que s’il se tourne vers l’extérieur.

Pour conclure cette intervention de Diego Buñuel fut très enrichissante pour comprendre comment Netflix se place face au monde du documentaire et comment répondre à ses attentes.

Le Grand Plan Documentaire du SPI – SUNNY SIDE OF THE DOC 2019

Le troisième jour de la 30èmeédition du Sunny Side of the Doc s’est ouvert avec la conférence de presse du Syndicats des Producteurs Indépendants, présentée par son président Emmanuel Priou (Bonne Pioche), la déléguée audiovisuel Emmanuelle Mauger, et les membres du bureau audiovisuel : Valérie Montmartin (Little Big Story), Olivier De Bannes (O2B Films), Cyrille Perez (13 Productions) et Caroline Roussel (Arturo Mio).

Cette conférence a débuté avec une lettre d’amour qu’Emmanuel Priou a adressé au documentaire français. Il l’avait annoncé tout de suite : la réunion de cette année serait placée sous le signe de l’appréciation, de l’enthousiasme et de l’optimisme. Il a ainsi décrit le documentaire comment étant par excellence un genre d’intérêt public. Le documentaire, en ayant un impact sur les spectateurs, les pousse à réfléchir et à agir en conséquence. Le spectateur passif qui reçoit le contenu est devenu spectateur actif qui s’informe pour déterminer ses actions : « homo cathodicus est devenu homo cathodicus politicus ». En effet, les documentaires ont dans l’ensemble pris un virage ces dernières années : plutôt que de seulement constater, ils offrent des solutions d’action concrète. Par ailleurs, les réseaux sociaux permettent d’échanger, débattre, mettre en place des actions collectives, et voir les résultats de ces actions.

La présentation a continué en présentant les raisons qu’ont les producteurs de documentaire de se réjouir. On note ainsi une importante progression des documentaires dans les grilles des diffuseurs ces 15 dernières années. Le documentaire n’est plus programmé en dernière partie de soirée, mais se fraye progressivement une place en prime time. 2150 heures de documentaires ont ainsi été diffusées en 2017. Cela s’explique notamment par les bons résultats de la diffusion : chez France 2, on note un rajeunissement de l’audience d’environ 9 ans durant la diffusion de documentaires. Les notes Qualimat suivent également : les documentaires obtiennent en moyenne la note de 8 sur 10.

Une courte vidéo de DataGueule a ensuite été diffusée, rappelant l’évolution des enjeux et combats autour de la notion d’exception culturelle française, ainsi que les dernières avancées dans les négociations avec Netflix, Amazon Prime, Disney Fox, et Apple. Si l’obligation de 30% d’œuvres européennes présentes sur le catalogue européen de ces plateformes est acquise, leur redevance de 15% de leur chiffre d’affaire est encore en cours de négociation.

Le SPI a ensuite rappelé que 30% des sociétés de production se situent en dehors de l’Île-de-France, et que l’Outre-Mer compte 106 sociétés de production et plus de 1000 techniciens, avec des entreprises encore toutes jeunes. 

Sur le plan international, le documentaire français est toujours reconnu, sélectionné et primé. 2017 a ainsi apporté le meilleur résultat d’exportation de documentaires en 10 ans, le troisième plus grand marché du documentaire étant les États-Unis. Après l’animation, le documentaire est le deuxième genre le plus exporté en Asie et en Océanie. Les ventes des droits monde des documentaires français ont progressé de 23% en 2017… grâce à Netflix.

On pense souvent qu’il existe trop de sociétés de production de documentaire, qu’elles sont trop petites et qu’elles se ressemblent toutes. Cela est bien évidemment faux, comme l’a affirmé le SPI. Le nombre des sociétés de production permet à chacune d’être unique dans sa ligne éditoriale et son regard, et favorise l’innovation et la solidarité grâce aux importants réseaux qui se construisent entre ces sociétés. Le SPI a donc réalisé une étude sur ces réseaux d’entraide entre producteurs de documentaires, dont les résultats seront publiés prochainement.

Le SPI a ensuite présenté les actions qu’il avait mené cette année. Un accord a ainsi été passé avec France Télévisions pour consolider le financement et la présence du documentaire sur les grilles des chaînes du groupe malgré la suppression de France Ô et de France 4. Il s’agit d’une enveloppe de 101 millions d’euros consacrée aux documentaires, donc 12,2 millions d’euros sont réservés pour les régions et l’Outre-Mer. L’avenir de l’enveloppe documentaire de 2,8 millions d’euros de France Ô est encore malgré tout incertain. 

Un autre accord doit quant à lui permettre une meilleure entente et compréhension avec les auteurs. Une charte qui sera signée avec l’ADDOC, la SCAM et la SRF posera ainsi les définitions précises d’un résumé, d’un traitement, d’un scénario, etc. La possibilité de la mise en place d’un salaire minimum pour les auteurs sera aussi discutée dans les prochains mois.

Enfin, le SPI a œuvré pour le maintien en l’état du régime assurance chômages des techniciens de l’audiovisuel, en dépit de la volonté du gouvernement d’effectuer une économie de 100 millions d’euros.

Tout n’est cependant pas rose pour le documentaire français, et le SPI a mis l’accent sur certains problèmes. Il a évoqué le manque d’accords de coproduction internationaux pour l’audiovisuel (un seul existe à ce jour : le mini-traité franco-canadien, récemment renouvelé). Il a également souligné l’absence d’aide au pitch de la part du CNC, ce qui permettrait d’aider les producteurs à pitcher leurs projets dans les marchés internationaux. Il n’existe pas non plus d’aide au pilote pour le documentaire. L’accès au soutien automatique devient de plus en plus difficile, le seuil ayant été relevé 2 fois en 5 ans. Le coefficient de génération du soutien maximal est moitié inférieur à celui de la fiction. Le système de bonification incite à ne recourir qu’à un seul réalisateur par œuvre. Et enfin, le seuil d’accès au crédit d’impôt est plus compliqué à atteindre que pour la fiction, et le plafond est plus bas.

Afin de proposer des solutions à ces problèmes, et de promouvoir encore plus le documentaire, le SPI a mis un place un Grand Plan Documentaire en 4 axes : le CNC, la loi audiovisuel, l’international, et la production impact.

L’axe du CNC demande de revenir sur le relèvement du seuil d’accès au soutien automatique, d’augmenter le budget du soutien sélectif aux documentaires, de permettre la prise en compte de co-réalisateurs dans les bonus de soutien, et de soutenir la série documentaire plébiscitée à l’international.

 L’axe sur la loi audiovisuelle espère mettre en place une plus grande présence du documentaire sur les plateformes, dans le respect des droits d’auteurs et des droits des producteurs ; mais aussi la mise en place d’une régulation équitable entre les diffuseurs. Le SPI veut garantir la présence de la création documentaire indépendante sur les plateformes et lutter contre le piratage. Il demande la modernisation de la contribution audiovisuelle publique, en la rendant proportionnelle au revenu fiscal de référence. Il souhaite aussi la révision des conditions d’accès au crédit d’impôt.

Pour l’axe international, le SPI demande le développement des mini-traités de coproduction. Certains sont déjà en négociation : avec le Brésil et l’Afrique du Sud. Il demande également une aide à la promotion du documentaire.

Enfin l’axe « production impact » vise à améliorer et étendre la stratégie d’impact. L’impact producing est le fait d’utiliser le documentaire comme un outil d’intérêt général, et d’en faire sa promotion au sein d’une campagne encourageant à l’action autour d’une problématique sociétale, environnementale ou politique. Alors que de plus en plus en de documentaires sont engagés, le SPI veut donner les moyens aux producteurs de réfléchir et mettre en place cette stratégie de communication. Cela passerait notamment par l’instauration d’une fête nationale du documentaire, reconnue d’utilité publique, à l’instar de la fête du cinéma, de la fête du court-métrage, ou de la fête de la VOD. Le SPI espère que la première édition de la fête du documentaire pourra voir le jour dès 2020.

Ambre Dormoi

inasup