1973, une ambassade face à la tourmente

Le 11 Septembre 1973, Salvator Allende meurt dans son palais présidentiel de la Moneda à Santiago. Le général Pinochet prend autoritairement le pouvoir et incarcère les opposants jusque dans les stades qui deviennent de véritables camps de torture à ciel ouvert. Dès les jours suivants, des réfugiés affluent à l’ambassade française, espérant y bénéficier d’une protection politique. Face au manque de réactivité du Ministère des Affaires étrangères, les diplomates prennent l’initiative de leur ouvrir la porte, tandis que Pierre de Menthon, l’ambassadeur français de l’époque,  en accueille également dans sa demeure. Ces engagements permettront de sauver plus de six cents militants recherchés par la nouvelle junte militaire.

Carmen Castillo, chilienne expatriée en France, nous raconte cette histoire, à travers un récit doux et sensible emprunt d’une certaine nostalgie. De ce film, nous sommes marqués par la confrontation des regards. D’un côté, ceux des chiliens hébergés dans l’ambassade suite au coup d’Etat, et de l’autre, ceux des diplomates français qui ont permis ce geste altruiste. Les voix sont récurrentes et fortes, la mise en scène épurée est entièrement à leur service. Véritable pierre angulaire du film, elle est livrée avec une urgence d’entériner cet événement à travers différents éclairages et points de vue. 

Elle fait malheureusement face à un vide évident de matière, et notamment d’archives filmées dans l’ambassade, qui bloque ce défi narratif qu’est le souvenir. Pour pallier ce manque, Carmen Castillo décide de le contourner par d’autres procédés, comme l’animation ou encore la mise en scène d’écriture des carnets de différents protagonistes, avec pour effet de distancier le spectateur du discours qui se veut intimiste. Cependant, grâce aux témoignages et au retour sur place des anciens réfugiés chiliens à l’ambassade et dans la maison de l’ambassadeur, elle réussit tout de même à envelopper son oeuvre d’une grande empathie.

Chili 1973, une ambassade face à un coup d’état de Carmen Castillo

Cet évènement encore trop méconnu de l’histoire est enfin illustré par une grande intensité narrative. Même si elle ne s’exonère pas des impératifs de narrations classiques telles que la voix off ou les interviews, elle parvient à émouvoir grâce à des anecdotes percutantes. Nous apprenons ainsi que, malgré une dictature brutale et l’omniprésence de la mort, véhiculée par les visions récurrentes de corps flottants dans le fleuve Mapocho à la sortie de l’ambassade, une vie s’installe dans ce lieu atypique mais très emblématique. Les images d’archives, quant à elles, viennent éclairer les discours des anciens diplomates français interrogés.
C’est un récit d’une humanité remarquable, montrant à la fois un moment terrible de l’histoire mais aussi et surtout un beau moment d’entraide, de soutien, au-delà des appartenances politique. Montrer la puissance que peut prendre un engagement, la citoyenneté et la solidarité d’un homme face à l’horreur qu’il est obligé de voir et de vivre, cloitré mais avec une fenêtre sur l’extérieur. Ne pas fuir mais subir, proposer un vivre ensemble proche d’une petite forme de communauté résistant à un oppresseur extérieur. 

Ce film résonne aujourd’hui par la thématique de l’accueil des exilés de toutes origines, et interroge sur la notion de diplomatie et notre rapport à l’entraide plus largement. À l’heure où des embarcations sont envoyées en mer pour couler les bateaux humanitaires transportant des migrants, il est urgent de se questionner sur ce que nous voulons faire de la solidarité et du vivre ensemble. 

Sophie Carion, Lara Chapuis & Maxime De Almeida