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Billet d’humeur : Aperti Al Publico de Silvia Bellotti

Ancienne architecte romaine en urbanisme, Silvia Bellotti se reconvertit d’abord au photojournalisme. Elle signe au FIPA cette année Aperti Al Publico dans la catégorie des documentaires internationaux.

Un peech cumulant « art du compromis bureaucratique » et « office des HLM napolitains » aurait pu souffrir de la réputation léthargique qui colle aux institutions administratives. Que nenni. Sur les premières minutes du film, la caméra de Silvia erre dans le silence des étagères bondées de dossiers de demandes de logement, des piles dérisoires que déplace un employé du bureau dans une lenteur presque chorégraphiée. Le silence n’est rompu que par le « Un instant s’il vous plaît. » savamment désabusé et si emblématique des hôtesses d’accueil des administrations publiques. Le décor est planté.

Débute alors un défilé de locataires napolitains dans les bureaux de chaque responsable de l’office des HLM, dont le charme tient en partie à leurs petits chiens en manteaux, sabots en plastiques et autres fioritures caractéristiques du vêtement d’apparat du cliché du chômeur napolitain ; mais également au récit personnel que chacun livre à son interlocuteur bureaucratique. On comprend alors que ces employés sont le réceptacle d’innombrables histoires humaines, plus ou moins réceptif d’ailleurs, et qu’il leur incombe la tâche ardue d’assurer un logement décent à chacun de ces locataires. Bien évidemment c’est à ceux qui ne rentrent dans aucune des cases -prévues par ces brillants esprits que sont les bureaucrates- que s’intéresse l’œil de la caméra de Silvia. Qu’ils soient magouilleurs, illettrés, dépressifs ou dans une réelle détresse, ils sont tous soumis à cette inébranlable machine qu’est l’administration.

C’est justement en combattant les aberrations de ce système que certains employés sauvent les locataires poussés cruellement hors du cadre social. Cette lutte permanente entre le personnel de l’office et leurs supérieurs rend justice à leur maîtrise de l’art subtil de la négociation administrative. Silvia résumait d’ailleurs très habilement cette problématique dans la séance de dialogue avec le public suivant la projection : « Si la bureaucratie en venait à fonctionner exclusivement via des machines appliquant à la lettre la loi, elle serait alors efficace certes, mais plus humaine. Or cette loi précisément présente des lacunes car elle marginalise tous ceux qui sont en dehors des fameuses cases, et qui heureusement trouvent dans cet office des interlocuteurs humains ».

Si la hiérarchie supérieure de ces employés napolitains s’est dite fière de l’image que renvoie le film, les politiciens napolitains quant à eux se sont bien gardés d’y réagir, en dépit du vœu de la réalisatrice de les rencontrer. Au vu de la qualité d’écriture de ce long métrage, nous conseillons pour notre part de ne pas manquer la moindre occasion de croiser à nouveau Silvia et son travail.

VERS UN MARCHE AFRICAIN-FRANCOPHONE PROLIFIQUE

En ce deuxième jour de FIPA se tenait à 16 heures – Porte des Pêcheurs au Bellevue – une table ronde autour du marché africain francophone, mal connu du grand public et que le FIPA annonce comme prometteur.

Animées par Sinatou Saka de RFI – France 24, les 45 minutes de débat furent entretenues par trois membres importants de cette industrie, à savoir Russel Southwood, PDG de Balancing Act – société d’aide à la diffusion des contenus audiovisuels en Afrique, Sandra Basset pour TV5 Monde, et Charli Béléteau, scénariste et showrunner de séries africaines-francophones.

Il est d’emblée convenu dès les premières minutes de cette conférence que ce marché présente un potentiel indéniable, porté par des talents qui ne demandent qu’à s’exprimer, et qu’une prolifération du contenu audiovisuel est possible voire nécessaire.

Si la dynamique est en train de changer, c’est une nouvelle fois grâce à la révolution du web. Car s’il y a bien une problématique avec ce marché, c’est bien celle de la diffusion. En effet, l’électricité n’est malheureusement toujours pas présente dans tous les foyers, et par conséquent, il en est de même pour la télévision. Cependant, la démocratisation des téléphones portables et des réseaux internet permet aujourd’hui à chaque africain de pouvoir visionner des contenus via le téléphone. En outre, l’industrie est ici bien plus facile pour les plateformes en ligne, donc la facilité d’atteinte pour la diffusion est jugée comme inégalable, même si Charli Béléteau souhaite revoir à la hausse la réputation de la télévision dans ce débat.

La présence de Sandra Basset a permis d’éclaircir l’impact de TV5 Monde sur cette industrie – la neuvième chaîne internationale de TV5 est celle concernant l’Afrique. 20% de la production de ce marché est assurée par TV5 Monde, qui lançait de nouvelles séries il y a dix ans, et assure désormais des cofinancements depuis quatre ans. La chaîne travaille avec une quinzaine de pays francophone, et a investi 3,7 millions d’euros sur ces trois dernières années pour une cinquantaine de séries en achat et environ 35 séries en préachat visionnées par plus de 14 millions de foyers en Afrique de l’ouest et centrale, ce qui en fait une réussite plus que convaincante. Il s’agit surtout de télénovelas, qui pour Sinatou Saka est un moyen de favoriser l’identification du spectateur à ces histoires quotidiennes, mais qui d’un autre côté est révélateur d’un problème majeur de formation et d’investissement.

Il existe beaucoup d’écoles audiovisuelles en Afrique anglophone, mais peu en Afrique francophone. En résulte un problème d’éducation à la mise en scène ou à l’écriture, que certains groupes ou chaînes tentent de palier par diverses possibilités, comme l’évoque Charli Béléteau et les ateliers d’écriture de la CFI durant la création de C’est la Vie, série sénégalaise d’une centaine d’épisodes – fait rare – extrêmement populaire.

Ce manque scolaire influe donc sur l’absence d’industrialisation, qui ne permet pas aujourd’hui de calquer les modèles occidentaux sur le continent. Chaque production est forcée de délimiter une manière de financer et créer propre à chaque projet. Et l’investissement en définitive ne peut être à la hauteur des ambitions, en comparaison avec l’Europe ou l’Amérique. La question fondamentale pour Russell Southwood est la suivante : comment amener des financements en Afrique pour appliquer l’équivalent du préachat ? Un paradoxe indélébile et hypocrite pour les membres de cette table ronde s’inscrit alors entre la volonté de fortes dépenses audiovisuelles et des PIB toujours plus faibles.

Le marché présente donc d’énormes atouts, mais reste encore fragile et en pleine construction. Le développement de la structure publicitaire est nécessaire afin de se démarquer d’un manque d’investissement et de faire en sorte que les distributeurs deviennent propriétaires complets de leurs organismes, afin de faire de l’Afrique francophone une terre audiovisuelle fertile.

Anne AVRIN, Alice DELCOURT, Charly HOGUET LEMAIRE

Coup de cœur du jour chez les jeunes créateurs

Ce mercredi 24 Janvier de jeunes cinéastes aux court-métrages prometteurs ont pris possession du Colisée. Parmi cette sélection éclectique : Ondes Noires d’Ismaël Joffroy Chandoutis.

Ce film entremêle des témoignages de personnes victimes d’hypersensibilité aux radiations électromagnétiques. Sur leurs voix défilent des images de paysages urbains, d’espaces naturels qui soudain s’animent et se déforment, comme si les courbes et les lignes se mettaient à grésiller, saturées par les ondes. Pour obtenir cet effet, le réalisateur a eu recours à la technique du Datamoshing, procédé numérique qui déforme à des fins esthétiques la compression des images. A la qualité technique de cet effet, s’allie un sound design soigné qui procure au spectateur la sensation d’être englouti. Englouti, comme si les personnages nous entraînaient avec eux dans leur fuite du monde. Car c’est là le cœur de l’histoire qu’Ismaël veut nous raconter : l’abandon forcé de la vie en communauté pour ceux qui ne sont plus compatibles avec une société ultra-connectée.

Le film devait initialement s’intituler White Spot, terme désignant les zones blanches, derniers bastions de tranquillité pour les hypersensibles aux radiations. En filigrane, le réalisateur pointe du doigt la politique invasive des géants de la télécommunication, dont le but est de couvrir en réseaux l’absolue totalité des territoires, du Sahara jusqu’à l’Antarctique. Quitte à condamner à la solitude ceux qui ont dû fuir dans les grottes et les forêts à la recherche de zones sans ondes.

Un troisième court-métrage réussit pour ce jeune cinéaste tout juste diplômé du Fresnoy, et de l’INSAS en section montage. Un nom à suivre de près.

Anne AVRIN, Alice DELCOURT, Charly HOGUET