Bois d’ébène : un docufiction de création en compétition aux JCC

Bois d’ébène, de Moussa Touré. Production : Les Films d’Ici. Production exécutive : Les Films du Crocodile. Diffuseur : France 2.

Dans le haut lieu du cinéma africain que sont les Journées Cinématographiques de Carthage, on aurait pu être surpris de trouver un docu-fiction produit pour la télévision parmi les films de la compétition officielle de long-métrage. Mais Bois d’ébène pourrait être qualifié de docu-fiction de création tant c’est une œuvre à part entière du cinéaste Moussa Touré, abordant ici l’Histoire de la traite négrière et de l’esclavage.

Le film retrace l’histoire vraie de deux jeunes gens, Yanka et Toriki, de leur vie libre dans leur village du golfe de Guinée à leur vie d’esclaves dans les Antilles françaises. Ils s’aiment secrètement mais, au terme de leur éprouvante traversée en bateau, ils sont séparés car vendus à des maîtres différents. Le film se nourrit de documents historiques tels que des récits, des lettres et des registres d’époque pour reconstituer tout aussi intimement leur trajectoire que celle de marchands et de maîtres d’esclaves.

 

BOIS D'EBENE

 

Dans son absurdité brutale, le dénouement révèle toute la force du format. Le docu-fiction permet en effet de jouer sur la puissance évocatrice de la fiction grâce à l’incarnation par les acteurs, tout en évacuant la romantisation du réel qui lui est souvent liée. Ce dispositif hybride est mis au service de la restitution de plus vastes enjeux de la Grande Histoire de la traite et de l’esclavage.

L’histoire de Yanka et Toriki se déroule dans les années qui suivent l’interdiction de la traite négrière en 1818 et qui précèdent l’abolition définitive de l’esclavage en tant que tel en 1848 dans les Antilles françaises. Une première abolition avait eu lieu dans le sillage de la Révolution française, mais elle avait été de courte durée car suivie d’un rétablissement sous Napoléon.

Nos héros sont donc victimes de la pratique esclavagiste à un moment où celle-ci est remise en question dans ses fondements puisque le commerce des esclaves est déjà devenu illégal. Le bateau qui les fait traverser est donc clandestin, et leurs nouveaux maîtres conscients du changement qui s’annonce. Le mouvement des « marrons », esclaves révoltés, prend alors de l’ampleur. Le film donne un aperçu de cette réalité méconnue lorsque Yanka et Toriki tentent de prendre le maquis.

 

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Le docu-fiction campe aussi un personnage de juge envoyé par la métropole française pour produire un rapport sur la situation dans les Antilles. Il constate la contravention à l’abolition de la traite que constituent les récits d’esclaves comme Yanka et Toriki. Cependant, il est dénué de pouvoir de police, donc de moyens d’action au-delà de ce simple constat. Moussa Touré compare très justement cette figure, dont le mandat est un exemple-type de  bonne conscience hypocrite, avec les émissaires de l’ONU chargés de produire des rapports sur les zones de conflits géopolitiques actuels.

Il y a ainsi toute une résonance contemporaine du film, par delà la valeur intrinsèque de la reconstitution historique. On n’a pas fini de la méditer.

Dans Bois d’ébène, ces aspects de la Grande Histoire restent néanmoins comme en filigrane de l’histoire des deux amants. Pour s’y plonger davantage encore, on pense forcément à leur traitement purement fictionnel et plus synthétique dans la minisérie Tropiques Amers. Produite par Lizland Films, réalisée par Jean-Claude Barny et diffusée en 2007 sur France 3, cette minisérie s’inspirait largement de Roots, autre minisérie pionnière sur le sujet diffusée en 1977 sur la chaîne américaine ABC.

 

Jean-Claude Adelin, Fatou N'Diaye
Tropiques Amers (France 3, Lizland Films, Jean-Claude Barny, 2007)

 

Comme Tropiques Amers, Bois d’ébène a d’ailleurs été diffusé par France Télévisions en mai dernier dans le cadre d’une programmation thématique pour la Journée nationale de commémoration des mémoires de la traite.

Mais c’est une toute autre expérience de spectateur que nous avons pu vivre lors des JCC dans la salle du Colisée, le plus grand cinéma de Tunis.

Outre le bénéfice du grand écran, impossible de terminer cet article sans mentionner l’atmosphère de cette projection. Moussa Touré s’apprêtant à présenter son film mais interrompu par une musique lancée trop tôt. Ce désagrément potentiel devenant alors le prétexte d’un intermède improvisé. La salle chantonnant, Moussa Touré répondant par l’esquisse d’une danse.

Et le cinéaste de conclure : « Voilà, c’est ça les JCC. Ce public qui fait que tout cinéaste africain a un peu de Tunisie en lui. ».