Archives de catégorie : Divers

« Home Games » : une histoire entre Cendrillon et Maradona

Home Games est un long-métrage documentaire percutant qui nous plonge au cœur de la vie d’Alina, jeune footballeuse ukrainienne, prise dans les tourments d’une vie familiale chaotique. Abandonnée par sa mère, contrainte de prendre en charge son jeune frère Renaat et sa sœur Regina, elle est partagée entre sa passion pour le football et ses lourdes obligations familiales. Cette année, Alina a deux objectifs: intégrer l’équipe nationale d’Ukraine et inscrire pour la première fois son frère et sa sœur à l’école.

Home Games s’apparente au conte par sa forme et le traitement de ses personnages. Alina en fée, se battant jour après jour pour offrir à sa fratrie une enfance plus heureuse que la sienne en orphelinat est aidée par Babouchka, grand-mère charismatique face à Roman, le beau-père alcoolique et parasite. Réalisé par Alisa Kovalenko le film nous plonge au plus près de la vie de ses personnages dans une esthétique proche du cinéma direct. Un réalisme qui tranche avec sa narration proche du conte. C’est ce mélange qui fait la puissance de Home Games. Jamais pathétique, drôle et poétique, il brosse un portrait d’une Ukraine méconnue et de femmes courageuses.

Interview de Stéphane Siohan producteur de « HomeGames »

«La guerre a déclenché des énergies humaines qui sont des moteurs à film » 

En février 2014 Stéphane Siohan passe quelques jours à Kiev le temps de donner un cours sur le webdocumentaire. Alors qu’il est sur le point de repartir, à l’aérop@smartFipa, FUort, son téléphone sonne, le gouvernement vient d’ouvrir le feu sur les manifestants de la place Maidan et il est l’un des seuls journalistes français sur place. En quelques minutes son destin professionnel prend un virage inattendu. Il renonce à partir et à peine quelques minutes après avoir quitté l’aéroport, sur une aire d’autoroute en direction du centre-ville, il fait son premier direct avec RTL. Installé depuis dans le pays, il couvre l’actualité politique et sociale pour différents médias européens parmi lesquels Le Figaro, Le Temps ou Le Soir. Aujourd’hui, l’attention du monde s’est détournée de l’Ukraine, balayée par des vagues de sujets médiatiques. Pourtant, les accords de Minsk n’ont pas véritablement changé la nature de l’Ukraine, toujours en proie à de profondes mutations. Venu au FIPADOC pour présenter « Home Games » (son premier film en tant que producteur), au public français, nous le retrouvons dans l’espace Bellevue.

Comment êtes-vous passé de correspondant pour la presse à producteur de documentaires ?

« Dès mon arrivée en Ukraine, des contacts m’ont ouvert les portes de la nouvelle scène documentaire ukrainienne alors en pleine renaissance. En parallèle de mon travail de journaliste j’ai suivi de près l’ascension de ces jeunes réalisateurs avides de documenter l’état de leur pays. Je connaissais déjà Alina, (la réalisatrice de Home Games) et lorsqu’elle m’a demandé un jour en rigolant d’aller pitcher son prochain projet à sa place, je me suis pris au jeu. L’histoire de « Home Games » était si forte qu’on a remporté le prix The Guardian et une dotation de 12.000£. Problème, l’apport ne pouvait être remis à l’auteur, mais a une structure de production. C’est à cette occasion et pour encaisser le prix que j’ai créé East Road Film. »

De quelle manière les événements de février 2014 ont bousculé la scène cinématographique ukrainienne ?

« L’Ukraine a connu en 2014 une renaissance du genre documentaire. Historiquement, le pays était une terre d’expérimentation pour le genre au début du siècle, mais depuis de longues années, tous les les jeunes réalisateurs voulaient faire de la fiction ou de la pub. Maintenant, ils veulent tous faire du documentaire. Beaucoup de réalisateurs ou d’étudiants ont commencé à filmer de manière compulsive les événements qui se passaient dans leur pays. Il faut s’imaginer que la révolution de Maidan c’est l’histoire qui fait irruption dans leur pays. Les gens ont encore du mal à donner un sens à tous ces événements. C’est un pays sur des sables mouvants ou chaque jour se passe de nouveaux événements. Je vis dans un pays où je vois des histoires en permanence. La guerre a déclenché des énergies humaines qui sont des moteurs à film. Le conflit est le moteur du cinéma.
Cet essor s’est fait ressentir sur la scène internationale puisqu’en 2015, deux documentaires ukrainiens ont été sélectionné à l’IDFA (« Ukranian Sherrifs » et « Alisa in Warland » le 1er film d’Alisa Kovalenko) et un autre à remporté le prix à Dok Leipzig »

Par le passé, vous avez été impliqué dans le développement de plusieurs projets documentaires, qu’est-ce qui change dans la manière de produire un film en Ukraine ?

« En Ukraine, le rapport au documentaire est plus vital. Personne n’attend l’obtention d’une aide financière avant de commencer à filmer. La logique des ukrainiens c’est quand ils ont une idée de film, ils filment. Les réals se prêtent du matériel entre eux, ils se débrouillent très souvent sans le support des institutions. Les producteurs doivent suivre ce rythme et trouver des partenaires compatibles avec ces nouvelles temporalités. Impossible d’avoir le CNC par exemple, alors on se débrouille autrement, en multipliant les partenaires pour avoir la plus grande liberté possible et en réduisant les coûts, à l’international notamment. »

 

Jules Dubernard

 

Les Tombeaux sans noms de Rithy Panh : Les Esprits du passé

La dernière œuvre de Rithy Panh été projetée au FIPA dans une séance introduite par un court de la série Les Mystères d’Archives de Serge Viallet. Produit pour Arte, Les tombeaux sans noms est un film autobiographique traitant de la thématique la plus prégnante du cinéaste : la mémoire du génocide Khmer.

Après L’image manquante, Rithy Panh nous plonge cette fois dans le décor réel de son histoire d’enfance. On le suit dans les plaines rurales du Cambodge, errant sur les vestiges de son passé dans les camps Khmers. Aucune trace ne laisse douter de ce passé lugubre, sauf la mémoire torturée du réalisateur qui met à l’épreuve le lieu de ses tourmentes et honore les esprits de ses défunts proches. Entre spiritisme, archive et poésie le passé émerge pour raconter ce que peu de voix parviennent à dénoncer sur cette époque traumatisante pour les générations passées. Deux villageois racontent cette période où les citadins ont rejoint la campagne pour travailler en masse et subir avec eux les lubies de l’Angkar. Un point de vue variant de celui du petit garçon de Phnom Penh que L’image manquante nous donnait. Ici, ce sont deux hommes qui racontent d’abord l’espoir d’une société plus juste qui s’est transformé en tourmente générale où la famine et la violence étaient omniprésentes.

Dans son précédent film les figurines étaient faites d’eau et de terre, dans Les tombeaux sans nom c’est de bois qu’elles sont faites : un bois flottant arraché de son lieu d’origine et errant, saignant même parfois. Les disparus du génocide Khmer sont représentés par ces statuettes de bois qui sont comme les corps l’ont été : usés puis abandonnés. L’invisible prime sur le visible et il n’est plus question de fabriquer des images qui contrediront la propagande du passé, mais plutôt de faire émerger les esprits de ceux qui ont perdu leur vie dans ces plaines afin de leur offrir une sépulture.

Rithy Panh prend son propre deuil pour point de départ du voyage. Une voix, qui sans doute relaie la sienne, nous décrit dans une prose poétique la difficulté d’être piégé de l’autre côté de ce voile de la vie qui sépare des êtres aimés. Au son de cette litanie, on découvre les gestes du rite, ses effigies, ses incantations, qui visent aussi bien à soulager les morts que les vivants. Au fil du film, nous les rencontrerons plusieurs fois, sous plusieurs formes et chorégraphies, mais toujours guidés par ce même désir de jeter un pont par-dessus le fleuve de l’oubli. Un oubli exacerbé par l’ampleur de l’horreur commise par un régime qui sépare, qui tue, qui abandonne les morts par milliers sans s’encombrer de funérailles, jusqu’à ce qu’ils soient engloutis par “la terre gorgée de corps”.

Ce régime, on le découvre par le biais de témoignages de ceux qui lui ont survécu. Qui nous décrivent sa violence et son absurdité. Qui nous narrent aussi, avec indulgence, les extrêmes auxquels certains ont été poussés pour survivre, coûte que coûte, dans ce monde apocalyptique où les hommes tombent comme des mouches. Ces contes cruels s’intercalent d’abord aux images de rituels, puis occupent de plus en plus de place au fur et à mesure que la trajectoire personnelle du réalisateur laisse place au récit du drame commun dont les atrocités touchent à l’universel. A travers la douleur d’un homme, on devine alors celle de mille autres, de dix milles autres, d’un million d’autres : on estime à un million et demi le nombre de morts attribués au régime des khmers rouges.

Un père. Une sœur. Un fils. Une grand-mère. Une épouse. Tout ça à la fois. Le poids des absents pèse sur l’âme cambodgienne avec une souffrance inexprimable. Dans un pays où la moitié de la population a moins de trente ans, comment entretenir le souvenir de celles et ceux que le Angkar a tout fait pour effacer ? Ici, les images et le lyrisme évoquent ce pour quoi les mots ne peuvent suffire. Une quête pour essayer de comprendre, chercher, guérir – autant que cela est possible. Pour Rithy Panh, comme pour tant d’autres sans doute, il ne s’agit pas de clore ce qui est terminé, mais bien d’apprendre à vivre avec.

Lila Gleizes et Neiha Berriche

Les Tombeaux sans noms de Rithy Panh. France, Cambodge. 2018. Projeté dans le cadre de la 1ère édition du FIPADOC.

Compte rendu « Producteur-rice impact »

Conférence tenue le 24 janvier 2018 au Bellevue Rotonde

Nicole Van Schaik (directrice du développement chez Doc Society) a ouvert une conférence dont le thème pourrait se résumer ainsi : dans le contexte des défis posés par la mondialisation, la production de documentaire demeure pleine de possibilités pour sensibiliser le public à notre lien avec la nature et à la nécessité de la protéger, ainsi qu’aux inégalités dans le monde.

Elle a expliqué qu’elle élaborait des stratégies avec les cinéastes et les producteurs pour qu’ils utilisent leurs films comme des outils stratégiques de changement social ou environnemental. Avoir un « impact » signifie que le producteur tente de provoquer des réactions d’appuis chez des partenaires, estimant eux aussi, qu’il faut révéler des situations scandaleuses (misère, violence, gaspillage, etc.).

Pour ce faire le « producteur impact » doit négocier avec de nouveaux partenaires, que ce soit des organisations de la société civile, des fondations, des philanthropes, des ONG, des marques, des décideurs, des activistes ou même des innovateurs technologiques, susceptibles d’appuyer le film sur le marché international (essentiellement grâce à des événements).

Valérie MONTMARTIN (productrice à Little Big Story) puis Emmy OOST (productrice à Cassette For Timescapes) expliquent que faire un documentaire peut être un processus long et épuisant surtout lorsqu’on veut combiner une vision novatrice et un engagement social ou politique. C’est pourquoi il est nécessaire de rechercher des fonds et constituer une équipe qui accompagnera la vision singulière de votre projet.

Elles ont abordé plusieurs points : le contexte de la mondialisation ; la nécessité de mettre en avant l’intérêt que ce projet peut avoir pour un partenaire, l’indispensabilité de trouver un point de rencontre avec son public ou son pays, la possibilité de créer un changement positif et de donner une nouvelle énergie aux questions épuisées ainsi que les atouts du producteur pour y faire face.

Petra Seliškar (productrice, écrivaine et chercheuse en archives qui consacre entièrement son travail au documentaire) a parlé du festival MakeDox à Skopje (capitale de la Macédoine), crée en 2010 par un groupe d’amateurs et de militants du documentaire.

Réa Apostolides, productrice à Anemon Production (organisme à but non lucratif qui se consacre à la production de documentaires haut de gamme) a décrit l’ambition du réseau européen de documentaire « Moving Docs ». Ce réseau, d’ailleurs soutenu par le programme Europe Créative de l’Union européenne, propose une sélection de documentaires européens de franchir les frontières et d’atteindre de nouveaux publics dans tout le continent grâce à des partenaires locaux et nationaux.

En conclusion, on peut dire que la demande de documentaire est devenue suffisamment importante pour que le secteur produise une autre option : le producteur impact. Mais ce rôle est encore largement méconnu en raison de sa relative nouveauté.

On Nous Appelait Beurettes

Pendant les années 70 à Bobigny, les enfants d’origine maghrébine ne sont pas encore empoisonnées par le racisme et les innombrables clivages sociaux qui les séparent des autres français.

Bouchera Azzouz se rappelle d’une période de forte mixité sociale entre immigrés et français, avant que ces populations ouvrières, issues de l’exode rural, quittent les cités pour les zones pavillonnaires, laissant ainsi les immigrés entre eux.

Le plus grand mérite du film est d’avoir intégré à son propos un ensemble de témoignages qui n’évoque pas seulement le racisme, mais l’inégalité des sexes et l’évolution des mentalités au sein de leurs familles. On est stupéfait d’apprendre que certaines n’ont jamais eu d’adolescence, car elles ont subi la convention matrimoniale du mariage dès la préadolescence.

Le film dresse le portrait de femmes, à la fois solides et velléitaires, lucides et complexées, maladroites et terriblement obstinées, vivant en marge de la vie sociale.

Les deux films « Nos Mères Nos Daronnes » (2014) et « On Nous Appelait Beurettes » (2018) doivent être vu selon l’auteur comme un complément logique d’information, une rationalisation inévitable de toute une génération de femmes en quête d’identité, comme un message d’espoir.

L’intelligence artificielle et la composition musicale pour film

Quand on parle de musique on pense à nos chanteurs et musiciens préférés du moment, quand on parle composition musicale on se remémore les principales pièces de Mozart, Chopin ou Beethoven, et quand on parle composition pour film on entend retentir les mélodies de Hans Zimmer, John Williams ou Ennio Morricone.

Peut-on imaginer trouver dans un futur proche le nom d’une intelligence artificielle (IA) aux côtés de ceux de ces artistes ? S’agissant de musique, un art si subjectif, personnel, souvent instinctif, autrement dit très humain, il est difficile de concevoir qu’un outil informatique, chargé seulement de suites algorithmiques, puisse créer de manière totalement originale et pertinente. D’autant moins quand il s’agit de rendre le ton et le rythme de la musique en adéquation avec les images et les émotions d’un film.
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What is left to producers ?

C’est dans le grand hall de l’Hotel du Manoir de Savoie que se tenait la conférence « What’s left for producers ? » dans le cadre du village industry. Après une première discussion sur les GAFAN la veille, cette discussion modéré par Alexandra Lebret, Directrice Générale de EPC vise à définir le rôle du producteur aujourd’hui, s’intéresser à son évolution passée pour se poser la question de son devenir. Autour de la table de grands acteurs du cinéma européens ont été conviés. Gregory Faes – Directeur Général de Auvergne-Rhône-Alpes Cinéma , Karel Och – Directeur Artistique du festival international de Karlovy Vary, Nik Powel – Producteur chez Scala (UK) et François Yon – Directeur Général de Playtimemais. Dans la salle aussi, on est appelé à donner notre point de vue pour contribuer au débat. Plus qu’une conférence il s’agit plutôt d’une discussion où chacun exprime son point de vue.

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Les Arcs Film Festival : Rencontre avec Xavier Beauvois

Après trois jours formidables aux Arcs film festival, nous avons pu rencontrer à l’hôtel des Cîmes le réalisateur Xavier Beauvois pour un échange riche, honnête et inspirant. Armé d’une bouteille de jus d’orange et d’un paquet de cigarettes, il a déroulé devant nous avec générosité ses motivations, ses projets et quelques anecdotes.

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Un samouraï au Vatican : une coproduction internationale à l’honneur

Pour sa 29ème édition, le Sunny Side of the Doc met une fois de plus la coproduction internationale à l’honneur.

Cette première journée de festival se cloture en effet par la projection du documentaire franco-nippon-mexicain, « Un Samouraï au Vatican ».

Réalisé par Stéphane Bégoin, le film de 52’ retrace l’histoire presque inconnue d’Hasekura Tsunemaga.

Entre 1613 et 1620, ce samouraï et son compagnon de voyage, le moine Luis Sotelo, parcoururent continents et océans afin de négocier avec le roi d’Espagne l’ouverture d’une route commerciale.
Commandée par un puissant Shogun du pays, cette Mission Keicho  devait créer un chemin concurrent à celui de la Route des Indes.
Au cours de ce long voyage, Hasekura Tsunemage fût l’un des premiers samouraïs à se convertir au catholicisme, ce qui ne fut pas sans conséquences sur l’histoire de son pays …
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