Archives de catégorie : Documentaires

Immortal

« Après la mort de Staline, les portes se sont ouvertes mais les gens sont restés… »

Dans le décor sinistre d’un ancien goulag, les nouveaux habitants répètent une vie dominée par le militarisme et le nationalisme russe d’aujourd’hui. Immortal est le deuxième film réalisé par Ksenia Okhapkina et produit en Estonie par Vesilind. Pendant près d’une heure, l’œuvre nous plonge au cœur d’un univers froid et autoritaire, où l’apprentissage des valeurs patriotiques aux jeunes russes passe par un entraînement acharné pour rejoindre « L’Armée de la Jeunesse ». Dans un monde où chacun a sa place, les petits garçons apprennent le maniement des armes tandis que les petites filles, elles, doivent maîtriser les chorégraphies des danses traditionnelles. Le film suit leurs efforts jusqu’à la cérémonie des Héros de la Patrie, accomplissement ultime pour des personnes destinées à vivre pour leur pays.

Le film immerge le spectateur dans une ambiance glaciale, particulièrement réussie grâce à un montage rythmé entre les scènes d’entraînement et les plans de cette ville fantôme construite dans le paysage du grand nord Russe. Le travail du son, par l’utilisation de raccords, lie l’apprentissage des pas aux bruits monotones de la machinerie de la ville. L’ancien goulag a certes été réhabilité mais il reste semblable à une prison, où les habitants vivent d’ailleurs comme des détenus, dans des logements délabrés qui renforcent l’austérité de leur conditionnement. Le cadrage marque par sa symétrie et sa rigueur, accentuant ainsi l’impression d’enfermement.

La répétition de scènes d’entraînement participe à l’atmosphère oppressante du film. Le caractère totalement ordonné de la vie quotidienne est rendu évident par cet apprentissage constant des valeurs militaires. Quand les garçons répètent leur parade, mais aussi quand les filles dansent en claquant leurs talons contre le sol presque comme des soldats. Une oppression renforcée par la marche régulière des trains remplis de charbon et le fonctionnement des machines qui semblent dater de l’époque soviétique.

Tout au long du film, il semble impossible pour le spectateur de pénétrer le regard des enfants, et l’on ne rentre jamais dans l’intimité des personnages. Même quand leur instructeur se moque d’eux, leur visage reste impassible et dur. En restant à une telle distance des adolescents, dont aucun ne se démarque, l’œuvre ne nous permet de capter qu’une seule des émotions qui les traversent : la ferveur nationaliste. Cette ferveur se veut héritière d’une histoire russe incluant à la fois le Tsarisme, l’époque soviétique et la Russie contemporaine.

Au milieu des parties de airsoft et des bâtiments démolis, un tag rappelle aux enfants les idéaux prônés par ce système : « Il vaut mieux une bonne guerre qu’une mauvaise paix ». Ces mots sont représentatifs d’un monde où personne ne conteste l’ordre établi.

Les partis pris esthétiques donnent vie à une œuvre mystérieuse, pouvant frustrer le spectateur qui aimerait mieux comprendre les ressorts psychologiques et intimes mouvant les personnages du film, qu’il s’agisse des enfants ou des instructeurs. Cependant, l’œuvre laisse toutefois une impression très forte, par le travail esthétique de la réalisatrice et par sa manière de nous confronter à une réalité aussi lointaine qu’effrayante.  

Léopoldine Fournier et Geoffrey Noirtault

Les promesses de la Jeune Création

Courts-métrages jeune création – vendredi 24 à 9H30

Les films projetés lors de la séance font partie de la compétition Jeune Création, qui réunit des documentaires courts réalisés par des élèves d’écoles de cinéma.

A travers la voix d’un présentateur radio de nuit, 25th Hour de Juho Reinikainein suit le temps d’une nuit différents travailleurs à travers leur routine et leur solitude. Mother’s de Hippolyte Leibovici nous emmène dans les coulisses d’un cabaret observer la préparation de quatre drag queens avant leur spectacle. Dans Intérieur-Extérieur de Alice Boccara Lefèvre et Charlotte Ballet-Baz, Catherine nous dévoile quelques-unes de ses correspondances avec des détenus de longue durée. Enfin, For Eunice de Jaan Stevens nous présente le quotidien d’une enfant ghanéenne dans une banlieue de Belgique.

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Pitchs internationaux

Jeudi 23 Janvier, 9h30-13h – Les Journées Professionnelles

Ce matin, quinze projets sélectionnés ont été présentés lors de la session de pitchs internationaux durant les journées professionnelles.

Animée par Gitte Hansen (FIRST HAND FILMS) et Margje De Koning (MOVIES THAT MATTER), la session de pitchs internationaux du FIPADOC réunissait 5 projets français et 10 internationaux, dont 3 projets suédois dans le cadre du Focus 2020. Dans une ambiance plutôt décontractée, chaque producteur se prête à l’exercice exigeant de présenter un projet de film en sept minutes, devant un public composé de chargés de programmes, de diffuseurs et de distributeurs. A l’issue de cette séance, des sessions de rencontres permettront aux professionnels d’échanger autour des projets.

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L’impact producing selon WG FILM

Qui dit nouvelle édition du FIPADOC dit nouvelles journées professionnelles. L’occasion de découvrir ou de redécouvrir « l’impact producing » lors d’une conférence animé par Frederick Gertten et Margarete jangard de WG FILM (société de production suédoise) et qui a rencontré un grand succès auprès des festivaliers.
Mais alors, qu’est ce que « l’impact producing » ? Selon Frederick Gertten, « L’impact producing » c’est concevoir un film comme outil du changement, « a tool for change ». Aussi, la manière de produire est au moins aussi importante que le film en lui même. Pour comprendre cela, faisons un focus sur « Big boys gone bananas ! » produit par WG FILM qui mène une investigation sur les travers du commerce de la banane en ciblant particulièrement l’entreprise DOLE, une grande firme d’agro-alimentaire.

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Pitchs inversés pour infos de qualité – Sunny side of the doc 2019

Ce mardi 25 juin 2019, dans le cadre du festival « Sunny Side of the Doc » à la Rochelle, s’est tenue dans l’auditorium du musée maritime, une séance de Pitchs inversés durant laquelle plusieurs plateformes francophones ont présenté leur ligne éditoriale.

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« Home Games » : une histoire entre Cendrillon et Maradona

Home Games est un long-métrage documentaire percutant qui nous plonge au cœur de la vie d’Alina, jeune footballeuse ukrainienne, prise dans les tourments d’une vie familiale chaotique. Abandonnée par sa mère, contrainte de prendre en charge son jeune frère Renaat et sa sœur Regina, elle est partagée entre sa passion pour le football et ses lourdes obligations familiales. Cette année, Alina a deux objectifs: intégrer l’équipe nationale d’Ukraine et inscrire pour la première fois son frère et sa sœur à l’école.

Home Games s’apparente au conte par sa forme et le traitement de ses personnages. Alina en fée, se battant jour après jour pour offrir à sa fratrie une enfance plus heureuse que la sienne en orphelinat est aidée par Babouchka, grand-mère charismatique face à Roman, le beau-père alcoolique et parasite. Réalisé par Alisa Kovalenko le film nous plonge au plus près de la vie de ses personnages dans une esthétique proche du cinéma direct. Un réalisme qui tranche avec sa narration proche du conte. C’est ce mélange qui fait la puissance de Home Games. Jamais pathétique, drôle et poétique, il brosse un portrait d’une Ukraine méconnue et de femmes courageuses.

Interview de Stéphane Siohan producteur de « HomeGames »

«La guerre a déclenché des énergies humaines qui sont des moteurs à film » 

En février 2014 Stéphane Siohan passe quelques jours à Kiev le temps de donner un cours sur le webdocumentaire. Alors qu’il est sur le point de repartir, à l’aérop@smartFipa, FUort, son téléphone sonne, le gouvernement vient d’ouvrir le feu sur les manifestants de la place Maidan et il est l’un des seuls journalistes français sur place. En quelques minutes son destin professionnel prend un virage inattendu. Il renonce à partir et à peine quelques minutes après avoir quitté l’aéroport, sur une aire d’autoroute en direction du centre-ville, il fait son premier direct avec RTL. Installé depuis dans le pays, il couvre l’actualité politique et sociale pour différents médias européens parmi lesquels Le Figaro, Le Temps ou Le Soir. Aujourd’hui, l’attention du monde s’est détournée de l’Ukraine, balayée par des vagues de sujets médiatiques. Pourtant, les accords de Minsk n’ont pas véritablement changé la nature de l’Ukraine, toujours en proie à de profondes mutations. Venu au FIPADOC pour présenter « Home Games » (son premier film en tant que producteur), au public français, nous le retrouvons dans l’espace Bellevue.

Comment êtes-vous passé de correspondant pour la presse à producteur de documentaires ?

« Dès mon arrivée en Ukraine, des contacts m’ont ouvert les portes de la nouvelle scène documentaire ukrainienne alors en pleine renaissance. En parallèle de mon travail de journaliste j’ai suivi de près l’ascension de ces jeunes réalisateurs avides de documenter l’état de leur pays. Je connaissais déjà Alina, (la réalisatrice de Home Games) et lorsqu’elle m’a demandé un jour en rigolant d’aller pitcher son prochain projet à sa place, je me suis pris au jeu. L’histoire de « Home Games » était si forte qu’on a remporté le prix The Guardian et une dotation de 12.000£. Problème, l’apport ne pouvait être remis à l’auteur, mais a une structure de production. C’est à cette occasion et pour encaisser le prix que j’ai créé East Road Film. »

De quelle manière les événements de février 2014 ont bousculé la scène cinématographique ukrainienne ?

« L’Ukraine a connu en 2014 une renaissance du genre documentaire. Historiquement, le pays était une terre d’expérimentation pour le genre au début du siècle, mais depuis de longues années, tous les les jeunes réalisateurs voulaient faire de la fiction ou de la pub. Maintenant, ils veulent tous faire du documentaire. Beaucoup de réalisateurs ou d’étudiants ont commencé à filmer de manière compulsive les événements qui se passaient dans leur pays. Il faut s’imaginer que la révolution de Maidan c’est l’histoire qui fait irruption dans leur pays. Les gens ont encore du mal à donner un sens à tous ces événements. C’est un pays sur des sables mouvants ou chaque jour se passe de nouveaux événements. Je vis dans un pays où je vois des histoires en permanence. La guerre a déclenché des énergies humaines qui sont des moteurs à film. Le conflit est le moteur du cinéma.
Cet essor s’est fait ressentir sur la scène internationale puisqu’en 2015, deux documentaires ukrainiens ont été sélectionné à l’IDFA (« Ukranian Sherrifs » et « Alisa in Warland » le 1er film d’Alisa Kovalenko) et un autre à remporté le prix à Dok Leipzig »

Par le passé, vous avez été impliqué dans le développement de plusieurs projets documentaires, qu’est-ce qui change dans la manière de produire un film en Ukraine ?

« En Ukraine, le rapport au documentaire est plus vital. Personne n’attend l’obtention d’une aide financière avant de commencer à filmer. La logique des ukrainiens c’est quand ils ont une idée de film, ils filment. Les réals se prêtent du matériel entre eux, ils se débrouillent très souvent sans le support des institutions. Les producteurs doivent suivre ce rythme et trouver des partenaires compatibles avec ces nouvelles temporalités. Impossible d’avoir le CNC par exemple, alors on se débrouille autrement, en multipliant les partenaires pour avoir la plus grande liberté possible et en réduisant les coûts, à l’international notamment. »

 

Jules Dubernard

 

Suspension d’audience au pays des voyeurs

A la cour d’assises de Bruxelles, un homme témoigne de l’assassinat de sa femme et de ses trois enfants. Alors que ce dernier décrit la scène macabre avant d’éclater en sanglot, c’est avec élégance et pudeur que la caméra préfère se poser sur les visages de l’audience, médusés. Suspension d’Audience, réalisé par Nina Marissiaux, est un court-métrage documentaire qui, du haut de ses vingt-quatre minutes, provoque et interroge.

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Les Tombeaux sans noms de Rithy Panh : Les Esprits du passé

La dernière œuvre de Rithy Panh été projetée au FIPA dans une séance introduite par un court de la série Les Mystères d’Archives de Serge Viallet. Produit pour Arte, Les tombeaux sans noms est un film autobiographique traitant de la thématique la plus prégnante du cinéaste : la mémoire du génocide Khmer.

Après L’image manquante, Rithy Panh nous plonge cette fois dans le décor réel de son histoire d’enfance. On le suit dans les plaines rurales du Cambodge, errant sur les vestiges de son passé dans les camps Khmers. Aucune trace ne laisse douter de ce passé lugubre, sauf la mémoire torturée du réalisateur qui met à l’épreuve le lieu de ses tourmentes et honore les esprits de ses défunts proches. Entre spiritisme, archive et poésie le passé émerge pour raconter ce que peu de voix parviennent à dénoncer sur cette époque traumatisante pour les générations passées. Deux villageois racontent cette période où les citadins ont rejoint la campagne pour travailler en masse et subir avec eux les lubies de l’Angkar. Un point de vue variant de celui du petit garçon de Phnom Penh que L’image manquante nous donnait. Ici, ce sont deux hommes qui racontent d’abord l’espoir d’une société plus juste qui s’est transformé en tourmente générale où la famine et la violence étaient omniprésentes.

Dans son précédent film les figurines étaient faites d’eau et de terre, dans Les tombeaux sans nom c’est de bois qu’elles sont faites : un bois flottant arraché de son lieu d’origine et errant, saignant même parfois. Les disparus du génocide Khmer sont représentés par ces statuettes de bois qui sont comme les corps l’ont été : usés puis abandonnés. L’invisible prime sur le visible et il n’est plus question de fabriquer des images qui contrediront la propagande du passé, mais plutôt de faire émerger les esprits de ceux qui ont perdu leur vie dans ces plaines afin de leur offrir une sépulture.

Rithy Panh prend son propre deuil pour point de départ du voyage. Une voix, qui sans doute relaie la sienne, nous décrit dans une prose poétique la difficulté d’être piégé de l’autre côté de ce voile de la vie qui sépare des êtres aimés. Au son de cette litanie, on découvre les gestes du rite, ses effigies, ses incantations, qui visent aussi bien à soulager les morts que les vivants. Au fil du film, nous les rencontrerons plusieurs fois, sous plusieurs formes et chorégraphies, mais toujours guidés par ce même désir de jeter un pont par-dessus le fleuve de l’oubli. Un oubli exacerbé par l’ampleur de l’horreur commise par un régime qui sépare, qui tue, qui abandonne les morts par milliers sans s’encombrer de funérailles, jusqu’à ce qu’ils soient engloutis par “la terre gorgée de corps”.

Ce régime, on le découvre par le biais de témoignages de ceux qui lui ont survécu. Qui nous décrivent sa violence et son absurdité. Qui nous narrent aussi, avec indulgence, les extrêmes auxquels certains ont été poussés pour survivre, coûte que coûte, dans ce monde apocalyptique où les hommes tombent comme des mouches. Ces contes cruels s’intercalent d’abord aux images de rituels, puis occupent de plus en plus de place au fur et à mesure que la trajectoire personnelle du réalisateur laisse place au récit du drame commun dont les atrocités touchent à l’universel. A travers la douleur d’un homme, on devine alors celle de mille autres, de dix milles autres, d’un million d’autres : on estime à un million et demi le nombre de morts attribués au régime des khmers rouges.

Un père. Une sœur. Un fils. Une grand-mère. Une épouse. Tout ça à la fois. Le poids des absents pèse sur l’âme cambodgienne avec une souffrance inexprimable. Dans un pays où la moitié de la population a moins de trente ans, comment entretenir le souvenir de celles et ceux que le Angkar a tout fait pour effacer ? Ici, les images et le lyrisme évoquent ce pour quoi les mots ne peuvent suffire. Une quête pour essayer de comprendre, chercher, guérir – autant que cela est possible. Pour Rithy Panh, comme pour tant d’autres sans doute, il ne s’agit pas de clore ce qui est terminé, mais bien d’apprendre à vivre avec.

Lila Gleizes et Neiha Berriche

Les Tombeaux sans noms de Rithy Panh. France, Cambodge. 2018. Projeté dans le cadre de la 1ère édition du FIPADOC.

La tentative de Fuck Fame

Réalisation : Lilian Franck et Robert Cibis
Production : OvalMedia
Diffusion : ZDF

Diffusé au Casino Municipal le 27 janvier à 09h30.

Sélectionné dans la catégorie documentaire musical, Fuck Fame était originellement un scénario de fiction. Un scénario qui s’est révélé si proche de la vie d’Uffie, qu’il s’est transformé en documentaire lors de l’audition de la chanteuse pour le rôle principal. Les similitudes frappantes existant entre la trajectoire de l’artiste et l’histoire originelle de Lilian Franck ont fait basculé le projet. Fuck Fame est devenu un portrait, celui d’Uffie, star précoce et éphémère de l’électro de la fin des années 2000.
Filmée régulièrement par Robert Cibis depuis 2012, le film devait initialement retracer l’enregistrement du second album de la chanteuse. Les choix de vie d’Uffie l’ont menée ailleurs. Entre grossesses et dépressions, elle a finalement décidé d’arrêter sa carrière au cours du tournage. Une décision radicale qui a bousculé la dramaturgie du projet.

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