Archives de catégorie : Festivals

Billet d’humeur : Aperti Al Publico de Silvia Bellotti

Ancienne architecte romaine en urbanisme, Silvia Bellotti se reconvertit d’abord au photojournalisme. Elle signe au FIPA cette année Aperti Al Publico dans la catégorie des documentaires internationaux.

Un peech cumulant « art du compromis bureaucratique » et « office des HLM napolitains » aurait pu souffrir de la réputation léthargique qui colle aux institutions administratives. Que nenni. Sur les premières minutes du film, la caméra de Silvia erre dans le silence des étagères bondées de dossiers de demandes de logement, des piles dérisoires que déplace un employé du bureau dans une lenteur presque chorégraphiée. Le silence n’est rompu que par le « Un instant s’il vous plaît. » savamment désabusé et si emblématique des hôtesses d’accueil des administrations publiques. Le décor est planté.

Débute alors un défilé de locataires napolitains dans les bureaux de chaque responsable de l’office des HLM, dont le charme tient en partie à leurs petits chiens en manteaux, sabots en plastiques et autres fioritures caractéristiques du vêtement d’apparat du cliché du chômeur napolitain ; mais également au récit personnel que chacun livre à son interlocuteur bureaucratique. On comprend alors que ces employés sont le réceptacle d’innombrables histoires humaines, plus ou moins réceptif d’ailleurs, et qu’il leur incombe la tâche ardue d’assurer un logement décent à chacun de ces locataires. Bien évidemment c’est à ceux qui ne rentrent dans aucune des cases -prévues par ces brillants esprits que sont les bureaucrates- que s’intéresse l’œil de la caméra de Silvia. Qu’ils soient magouilleurs, illettrés, dépressifs ou dans une réelle détresse, ils sont tous soumis à cette inébranlable machine qu’est l’administration.

C’est justement en combattant les aberrations de ce système que certains employés sauvent les locataires poussés cruellement hors du cadre social. Cette lutte permanente entre le personnel de l’office et leurs supérieurs rend justice à leur maîtrise de l’art subtil de la négociation administrative. Silvia résumait d’ailleurs très habilement cette problématique dans la séance de dialogue avec le public suivant la projection : « Si la bureaucratie en venait à fonctionner exclusivement via des machines appliquant à la lettre la loi, elle serait alors efficace certes, mais plus humaine. Or cette loi précisément présente des lacunes car elle marginalise tous ceux qui sont en dehors des fameuses cases, et qui heureusement trouvent dans cet office des interlocuteurs humains ».

Si la hiérarchie supérieure de ces employés napolitains s’est dite fière de l’image que renvoie le film, les politiciens napolitains quant à eux se sont bien gardés d’y réagir, en dépit du vœu de la réalisatrice de les rencontrer. Au vu de la qualité d’écriture de ce long métrage, nous conseillons pour notre part de ne pas manquer la moindre occasion de croiser à nouveau Silvia et son travail.

Lady you shot me, Vie et mort de Sam Cooke

En ce début de matinée, le réalisateur allemand David Czarnetzki nous propose un documentaire sur le roi de la Soul : Sam Cooke. You Send me, A Change is Gonna Come, Summertime… Autant de classiques qui ont influencé d’autres géants tels que Marvin Gaye, Otis Redding ou Smokey Robinson, et ayant participé à la construction du genre.

Ce film se focalise essentiellement sur les circonstances sordides de la mort de cet artiste alors au sommet de sa gloire, tout en évoquant l’influence qu’auront sa musique et sa volonté d’indépendance sur les futurs stars noires de la musique. Au travers d’une bande son naturellement envoûtante car exclusivement composée des nombreux hits du chanteur, Czarnetzki tente de résumer en une heure et demie l’enfance, les premiers succès ou encore les tentatives de Sam Cooke pour s’affranchir de l’exploitation des labels, en insistant particulièrement sur l’enquête menée à la suite des circonstances troublantes qui entourent la mort de l’artiste, retrouvé sans vie dans un hôtel miteux de Los Angeles: et c’est raté.

La narration, confuse, et répétitive, au style barriolé, organise un chapitrage peu sensible à la vie de cet artiste au talent immense. Le film consacre la majeure partie de son propos à refaire le fil de l’enquête bâclée sur sa mort, mettant en lumière les théories complotistes, ou le rôle suspect du comptable-arnaqueur Allan Klein, au détriment d’un développement sur sur sa vie d’homme, de musicien d’influence ou d’activiste dans le mouvement des droits civiques. Seuls quelques rares minutes s’attachent à décrire le système d’exploitation injuste des labels, et sur la manière dont Cooke a cherché à s’émanciper, en devenant lui-même un producteur talentueux, dénichant des jeunes talents tel que Bobby Womack.

Les icônes de légendes comme Sam Cooke sont par définition des mystères. Mais l’ambition de ce documentaire était de comprendre qui était Sam Cooke et on sort confus de cette séance : nous avons le droit à des témoignages de fans, d’anciens camarades de musique, de proches l’ayant vaguement connu comme son neveu et son ancienne assistante. Mais à aucun moment le film nous permet de rentrer dans l’intimité de l’artiste, donnant l’impression que Sam Cooke reste un mythe indéchiffrable au sourire bright et figé .

Njoki Nyoli et Korotoumou Dabo

39-45 : la guerre des enfants

Roger, Francine, Massin, Simone, Jean Louis, Tomi, Jean, Robert, Raymonde, Pierre et Loïc : 11 enfants de la guerre, 11 destins, 11 tragédies.

Dans ce documentaire, Julien Johan et Michel Durren abordent la seconde guerre mondiale d’une manière inédite, humaine et personnelle. A travers leurs journaux intimes et leurs témoignages, les 11 rescapés nous racontent ce qu’ils ont vécu. C’est émouvant, tragique, et dans la salle nous entendons les pleurs étouffés des spectateurs replongés dans l’horreur de 39-45.

Les images d’archives colorisées et illustrations animées mettent en images les témoignages de ces, désormais, vieux enfants de la guerre. Les réalisateurs mettent des images sur des maux : tout dans ce film permet de donner sens à l’expérience traumatisante par laquelle ils sont passés. Le réalisme rendu possible par la colorisation des archives, associé à l’imaginaire enfantin des dessins ne peuvent provoquer l’empathie du spectateur.

Évidemment nous pourrions reprocher au film de tomber dans le sentimentalisme. Mais les récits sont à la fois pudiques et dignes. La simplicité parfois naïve du texte et du ton de la voix off, induite par ces journaux intimes et ces correspondances d’enfants, permettent au spectateur de découvrir cette époque sous un angle direct, lucide et sincère.

Aujourd’hui, chacun à leur manière contribue au travail de mémoire. Francine et Robert vont dans les écoles témoigner de leur histoire, Loïc s’est engagé en politique et a participé à la construction de l’Union Européenne, Tomi est devenu dessinateur satiriste et continue, comme durant son enfance, à moquer le fascisme ambiant.

Nous sentons que la vie de ces personnes a été ravagée par ce qu’ils ont vécu dans leur enfance et c’est avec une certaine amertume que les obstacles qu’ont dû traverser ces enfants résonnent encore aujourd’hui.

 

Korotoumou Dabo, Romain Peter, Morgane Praud

 

 

VERS UN MARCHE AFRICAIN-FRANCOPHONE PROLIFIQUE

En ce deuxième jour de FIPA se tenait à 16 heures – Porte des Pêcheurs au Bellevue – une table ronde autour du marché africain francophone, mal connu du grand public et que le FIPA annonce comme prometteur.

Animées par Sinatou Saka de RFI – France 24, les 45 minutes de débat furent entretenues par trois membres importants de cette industrie, à savoir Russel Southwood, PDG de Balancing Act – société d’aide à la diffusion des contenus audiovisuels en Afrique, Sandra Basset pour TV5 Monde, et Charli Béléteau, scénariste et showrunner de séries africaines-francophones.

Il est d’emblée convenu dès les premières minutes de cette conférence que ce marché présente un potentiel indéniable, porté par des talents qui ne demandent qu’à s’exprimer, et qu’une prolifération du contenu audiovisuel est possible voire nécessaire.

Si la dynamique est en train de changer, c’est une nouvelle fois grâce à la révolution du web. Car s’il y a bien une problématique avec ce marché, c’est bien celle de la diffusion. En effet, l’électricité n’est malheureusement toujours pas présente dans tous les foyers, et par conséquent, il en est de même pour la télévision. Cependant, la démocratisation des téléphones portables et des réseaux internet permet aujourd’hui à chaque africain de pouvoir visionner des contenus via le téléphone. En outre, l’industrie est ici bien plus facile pour les plateformes en ligne, donc la facilité d’atteinte pour la diffusion est jugée comme inégalable, même si Charli Béléteau souhaite revoir à la hausse la réputation de la télévision dans ce débat.

La présence de Sandra Basset a permis d’éclaircir l’impact de TV5 Monde sur cette industrie – la neuvième chaîne internationale de TV5 est celle concernant l’Afrique. 20% de la production de ce marché est assurée par TV5 Monde, qui lançait de nouvelles séries il y a dix ans, et assure désormais des cofinancements depuis quatre ans. La chaîne travaille avec une quinzaine de pays francophone, et a investi 3,7 millions d’euros sur ces trois dernières années pour une cinquantaine de séries en achat et environ 35 séries en préachat visionnées par plus de 14 millions de foyers en Afrique de l’ouest et centrale, ce qui en fait une réussite plus que convaincante. Il s’agit surtout de télénovelas, qui pour Sinatou Saka est un moyen de favoriser l’identification du spectateur à ces histoires quotidiennes, mais qui d’un autre côté est révélateur d’un problème majeur de formation et d’investissement.

Il existe beaucoup d’écoles audiovisuelles en Afrique anglophone, mais peu en Afrique francophone. En résulte un problème d’éducation à la mise en scène ou à l’écriture, que certains groupes ou chaînes tentent de palier par diverses possibilités, comme l’évoque Charli Béléteau et les ateliers d’écriture de la CFI durant la création de C’est la Vie, série sénégalaise d’une centaine d’épisodes – fait rare – extrêmement populaire.

Ce manque scolaire influe donc sur l’absence d’industrialisation, qui ne permet pas aujourd’hui de calquer les modèles occidentaux sur le continent. Chaque production est forcée de délimiter une manière de financer et créer propre à chaque projet. Et l’investissement en définitive ne peut être à la hauteur des ambitions, en comparaison avec l’Europe ou l’Amérique. La question fondamentale pour Russell Southwood est la suivante : comment amener des financements en Afrique pour appliquer l’équivalent du préachat ? Un paradoxe indélébile et hypocrite pour les membres de cette table ronde s’inscrit alors entre la volonté de fortes dépenses audiovisuelles et des PIB toujours plus faibles.

Le marché présente donc d’énormes atouts, mais reste encore fragile et en pleine construction. Le développement de la structure publicitaire est nécessaire afin de se démarquer d’un manque d’investissement et de faire en sorte que les distributeurs deviennent propriétaires complets de leurs organismes, afin de faire de l’Afrique francophone une terre audiovisuelle fertile.

Anne AVRIN, Alice DELCOURT, Charly HOGUET LEMAIRE

Coup de cœur du jour chez les jeunes créateurs

Ce mercredi 24 Janvier de jeunes cinéastes aux court-métrages prometteurs ont pris possession du Colisée. Parmi cette sélection éclectique : Ondes Noires d’Ismaël Joffroy Chandoutis.

Ce film entremêle des témoignages de personnes victimes d’hypersensibilité aux radiations électromagnétiques. Sur leurs voix défilent des images de paysages urbains, d’espaces naturels qui soudain s’animent et se déforment, comme si les courbes et les lignes se mettaient à grésiller, saturées par les ondes. Pour obtenir cet effet, le réalisateur a eu recours à la technique du Datamoshing, procédé numérique qui déforme à des fins esthétiques la compression des images. A la qualité technique de cet effet, s’allie un sound design soigné qui procure au spectateur la sensation d’être englouti. Englouti, comme si les personnages nous entraînaient avec eux dans leur fuite du monde. Car c’est là le cœur de l’histoire qu’Ismaël veut nous raconter : l’abandon forcé de la vie en communauté pour ceux qui ne sont plus compatibles avec une société ultra-connectée.

Le film devait initialement s’intituler White Spot, terme désignant les zones blanches, derniers bastions de tranquillité pour les hypersensibles aux radiations. En filigrane, le réalisateur pointe du doigt la politique invasive des géants de la télécommunication, dont le but est de couvrir en réseaux l’absolue totalité des territoires, du Sahara jusqu’à l’Antarctique. Quitte à condamner à la solitude ceux qui ont dû fuir dans les grottes et les forêts à la recherche de zones sans ondes.

Un troisième court-métrage réussit pour ce jeune cinéaste tout juste diplômé du Fresnoy, et de l’INSAS en section montage. Un nom à suivre de près.

Anne AVRIN, Alice DELCOURT, Charly HOGUET

Over The Limits ou l’exigence du haut-niveau.

                 Dans le cadre du Festival International des Programmes Audiovisuels, le FIPA, il était présenté le deuxième film de la sélection documentaire internationale Over The Limit. Ce film retrace la préparation de la gymnaste rythmique Russe Margarita Mamun pour les Jeux Olympiques 2016 de Rio.

              C’est une plongée dans un monde de strass et paillettes que nous propose la réalisatrice Marta Prus. Dans le monde de la gymnastique rythmique, derrière la compétition et la beauté des routines se cachent une réalité terrible. Le sport de haut-niveau ne pardonne aucune erreur, surtout dans l’équipe olympique Russe.

           C’est en suivant la préparation pour les Jeux Olympiques de Margarita Mamun dit « Rita » que l’on découvre l’exigence du haut-niveau. Aucun écart, aucune erreur n’est pardonné même si l’on se trouve au sommet des classements mondiaux. Deux coachs avec des caractères et des méthodes d’entraînements différentes tournent autour du personnage principal. Amina Zaripova, que l’on devine exigeante mais compréhensible cherchant la complicité avec l’athlète et Irina Viner, froide et implacable, à la recherche de la moindre perfection et sans-merci. Deux antagonistes, une méchante et une gentille conseillant Rita vers le même objectif : une médaille Olympique. Le Graal de tous les athlètes. Mais à quel prix ?

         Car même si la méthode d’entraînement basée sur la pression mentale, le travail acharné, la répétition jusqu’à tomber de fatigue mène au succès, le film met en avant la dureté de l’entraînement « A la russe » pesant sur cette jeune fille de 20 ans. Rita vivant ses émois amoureux à distance avec un gymnaste russe, confronté au cancer de son père et essayant de garder le contact avec sa mère, est happé par la compétition, les déplacements pour les championnats internationaux et l’entraînement sans relâche vers la perfection. Au point de n’être qu’une poupée qui « n’est plus humaine [mais] une athlète » victime des blessures car « une sportive en bonne santé n’existe pas » et des souffrances acceptées comme un aléa de son destin olympique. Un prix fort pour monter sur un podium dépassant le simple plaisir du sport.

          “ Parce que je suis un être humain…” tenta de défendre Margharita Mamoun faisant face verbalement à son entraîneuse. Cette phrase arrive au moment précis où le spectateur commence à croire qu’il ne s’agit que d’un pantin que l’on manipule pour ramener une énième médaille d’or à la nation russe.

         Cette jeune fille de 20 ans vit passionnellement son sport. Mais à un moment, elle perd la flamme qui l’anime pour continuer à danser avec ses cerceaux, son ruban, son ballon et sa massue. Ce jeux enfantin perd de son charme par l’exigence trop forte des entraîneuses soumis à la pression du résultat. C’est à travers Rita que Amina Zaripova et Irina Viner poursuivent leurs soifs de succès et de gloire sportive au détriment de la joie de l’athlète.

           Dès le début du film, les personnages du film sont posés. A l’entraînement Irina Viner, cheveux noir, ton ferme, vocabulaire vulgaire apparaît comme une méchante sorcière. Elle maltraite, insulte ses athlètes pour les pousser à dépasser leurs limites. Quelque chose de commun dans le sport Russe n’acceptant que les médailles d’or, avec des méthodes d’entraînements poussés à l’extrême mais que le regard extérieur induit par la caméra peint une pression mentale de chaque instant. A tel point que l’on se pose la question, est-ce qu’Irina ne se réaliserait-elle pas soi-même à travers ses athlètes ou est-ce que la perfection est à ce prix là ?

            Mais le travail sur le son raconte une histoire contraire. Rita est aimée, attendue par le public. On entend les cris de joies des jeunes filles venus en nombres admirées cette athlète. Le seul moment du film où l’on voit Rita à l’aise, reposée est lorsqu’elle signe des autographes à ses admiratrices. L’image montre des plans larges où Rita n’est pas enfermé dans l’étau des ses coachs.
Paradoxalement la musique monte c
rescendo. Elle transcrit le niveau de stress que le personnage ressent lorsqu’elle se présente devant les juges. La réalisatrice arrive à nous surprendre au milieu du film par un silence total mettant le doute au spectateur sur la capacité de sa nouvelle héroïne à ne serait-ce que participer aux Jeux Olympiques.

         Accompagnant la musique, la réalisatrice fait des choix de cadrage qui sont oppressant, où le personnage n’arrive plus a bouger y compris dans ses danses. A chaque fois qu’elle quitte la scène on la voit de dos. Jamais nous ne voyons sur son visage son ressenti mais on sent sa fatigue et que le moment où elle pourra craquer va arriver.

         Ce sentiment dure jusqu’à la fin du film. Sa victoire aux jeux Olympiques nous est décrit, mais nullement montrée C’est un simple texte qui nous l’annonce. Comme s’il était arrivé une chose banal au vu de tous ses efforts consentis. Pas de sentiment de triomphe, juste celui du travail accompli. Était-elle vraiment humaine à ce moment là ?

Deux jours après, son père meurt et Rita arrête la gymnastique. La réalisatrice met l’accent, par le biais d’un texte, sur le prix à payer pour devenir une championne olympique. Être « Over the limits » dans tous les domaines.

XANTHOPOULOS Anita et GUYOT Nicolas

Focus Israël, le défi de l’international

24 janvier 2018, ouverture des conférences FIPA industry au Bellevue. Cette année le festival a choisi de faire un focus sur la création audiovisuelle israélienne. Bertrand Le Delezir, représentant du pôle audiovisuel de l’ambassade de France à Tel-Aviv, gère le débat entre les différents invités Anat Nattel (Copro), Hadar Porubanova ( Ruth film), Tamar Marom (Reshet), et Paul Rozenberg (Zadig production).

Israël, pays aussi grand que Les Landes et la Gironde réunies, tient aujourd’hui une place cruciale dans la production audiovisuelle au Moyen-Orient, à rayonnement international.

« The bolderis the better » c’est le mot d’ordre des scénaristes israéliens. Grâce à l’audace de la nouvelle génération, ces programmes, qui, il y a quelques années, rencontraient des difficultés à émerger, remportent aujourd’hui un grand succès. Autant à échelle locale, les séries israéliennes ont complètement occultés les programmes américains à la télévision ; qu’à l’international, où de nombreuses séries reprennent des productions israéliennes. On peut notamment citer Hostage, In  Treatment, ou Homeland, qui ont été adaptés de séries israéliennes.

Les créations originales s’exportent d’ailleurs aussi bien aux Etats-Unis que dans le reste du monde. Ces formats télévisés fonctionnent grâce aux nombreuses prises de risques. En effet, la culture israélienne accepte l’échec et le voit comme une manière de progresser. Les producteurs font confiance aux jeunes scénaristes malgré leur manque d’expérience, et misent sur un cocktail suspense/émotion qui apporte une « production value ». Parce que le pays rencontre des difficultés à financer l’industrie audiovisuelle, les films ne jouissent pas de budgets élevés. L’accent est donc mis sur un storytelling de qualité, et des personnages complexes et travaillés ; ce qui dénote des programmes habituels où les effets stylistiques sont avantagés au détriment de la narration. En revanche ces contraintes budgétaires permettent des tournages courts et une  grande efficacité. Un épisode de Hostage de 40 minutes par exemple, est produit avec environ 100 000$ et est tourné en 5 jours. Bertrand Le Delezir justifie de plus cela par le contexte politique et historique du pays, sous pression, qui incite les équipes à être réactives et pragmatiques.

Le conflit, Israël-Palestine, est d’ailleurs le fond de commerce principal du marché audiovisuel israélien. Selon Paul Rozenberg les diffuseurs étrangers sont friands des récits de guerres, et particulièrement ceux concernant le Moyen-Orient. C’est ce genre de programme qu’Israel exporte donc le mieux. La saison 1 de Fauda de Lior Raz et Avi Issacharoff a notamment rencontré un grand succès à l’étranger. C’est d’ailleurs l’épisode 1 de la saison 2 qui a ouvert le festival ce mardi.

Hadar Porubanova distributrice a ainsi exprimé regrette que la guerre soit la seule vitrine d’Israël à l’étranger et souhaiterait que l’audiovisuel israélien puisse s’émanciper de ce sujet conflictuel, afin d’ouvrir la discussion à d’autres thématiques. D’autant plus que, comme Bertrand Le Delezir rappelle, il n’y a, dans les moeurs israéliens, aucun tabous et tous les sujets sont traités à la télévision nationale. La France qui est le partenaire majoritaire d’Israël en coproduction, permet au pays de produire des films à budget plus conséquent que d’ordinaire. Ce partenariat privilégié est une opportunité d’ouverture vers le marché international. C’est de même, comme l’espèrent de nombreux artistes israéliens, l’opportunité de développer de nouveaux genres et de nouvelles trames, se détachant des classiques problématiques liées au conflit.

« Les gens veulent voir plus de documentaires avec des histoires personnelles qui fédèrent, et une esthétique plus sophistiquée » conclu Tamar Marom.

 

Lucas DEPRAETER & Sarah KERE

Fauda, la série explosive

Suite à une cérémonie d’ouverture ponctuée par de nombreux applaudissements, le public du FIPA 2018 a eu l’occasion de découvrir le premier épisode de la seconde saison de Fauda, une série qui prend place au cœur du conflit Israelo-Palestinien.

Dans le cadre du Focus Israël du festival, les organisateurs ont décidé de lancer la semaine par cette série dont la première saison fut très encourageante.

La série fut présentée par son créateur et acteur Lior Raz, la productrice L.Benasuly et deux des acteurs récurrents, Tomer Kapon et la franco libanaise Laetitia Eïdo.
En premier lieu, M. Raz prit la parole pour remercier l’organisation d’avoir porté la série aux yeux du public français, il y a deux ans lors de la 29e édition du Festival International des Programmes Audiovisuels. Il ne pensait pas que la première saison connaîtrait un succès tel qu’il se retrouverait deux ans plus tard à présenter la seconde saison lors de l’ouverture de la 31e édition.
La série a permis d’ouvrir à nouveau le débat sur le processus de paix en Cisjordanie, chose que nous relativiserons par la suite, après avoir visionné le premier épisode de la saison 2. Cela ne restait pas moins l’objectif de son créateur.

Le réalisateur, Rotem Shamir, intervint ensuite. Nouveau venu dans la série, il fut heureux de son intégration réussie dans cette équipe. Il aime cette série parce qu’elle retranscrit la réalité au point de lui faire ressentir la violence des combats et l’odeur de la poussière.

Enfin, la comédienne Laetitia Eïdo était émue de présenter la série dans son pays d’origine, d’autant plus qu’aucun diffuseur français n’avait acheté la première saison. Aujourd’hui le public national pourra regarder la seconde saison sur Ciné+ Club et même Netflix à partir de fin février.

En bref la série retrace les destins croisés de Doron Kavillio interprété par Lior Raz, un militaire israélien qui traque Taufiq Hamed, chef du Hamas qui combat l’Etat d’Israël.

Fauda est un mot pour désigner le chaos de la situation pour les palestiniens, mais aussi un terme utilisé par les unités spéciales israéliennes, pour demander du renfort en cas de problème.

Le premier épisode de la deuxième saison nous raconte l’histoire d’un fils qui veut se venger du meurtre de son père, commis par Doron. Ce dernier se voit contraint de mettre fin à sa retraite militaire pour régler ce conflit.
Cet épisode frappe par la violence des explosions et fusillades.

A la sortie les réactions sont partagées. Une série manichéenne pour certains, fidèle à la réalité pour d’autres.
Timon, 22 ans, nous livre son ressenti à chaud : « l’épisode nous dévoile un aspect dur de la réalité du conflit israelo-palestinien et la violence des scènes est nécessaire pour décrire un tel conflit. » A la sortie Patricia nous a aussi donné son avis : « Cet épisode est trop  américanisé, les gentils (israéliens ndlr) sont portés en triomphe tandis que les méchants (le Hamas ndlr) sont diabolisés ».

Des avis qui divisent également au sein de notre rédaction qui trouve sur cet épisode le propos maladroitement formulé, mais qui apprécie l’effort de réalisme que l’auteur nous a souligné à la sortie :

I want to tell the truth. A director shouldn’t be afraid of anything when talking about human pain and peace.
Je veux retranscrire la réalité. Un auteur ne doit pas être effrayé de parler à propos de la peine humaine et de la paix.

La bande annonce de la saison 2 :

Noé L.
Gaetan L.
Guillaume L.

En route vers le FIPA 2018

Le Festival international des Programmes Audiovisuels de Biarritz, le FIPA débute le mardi 23 janvier. Comme chaque année, professionnels et simples spectateurs partageront sur grands écrans la découverte des programmes qui feront la télévision de demain.

 

Après la cérémonie d’ouverture présentée par la journaliste Estelle Martin, Biarritz vivra au rythme des programmes sélectionnés par le jury du FIPA. Du matin jusqu’au soir, de mardi jusqu’à dimanche les sept salles de projections de la ville rempliront les écrans noirs de différentes productions venus du monde entier.

 

Comme chaque année, un pays sera mis en lumière. En 2018, Israël aura les honneurs du festival. La série Fauda , où l’on suit les aventures de forces spéciales israéliennes traquant un terroriste, ouvrira le bal après la cérémonie d’ouverture. S’ensuivra dans les prochains jours des fictions, documentaires et des masters classes afin d’évoquer et de montrer aux professionnels la vitalité du secteur audiovisuel israélien.

 

Comme dans tout festival, un prix viendra couronner les perles de ces prochains jours. Cinq catégories seront proposées afin de faire un tour d’horizons complet de la création audiovisuelle. Documentaire, fiction, série, création, musique et spectacle. C’est parmi une centaine d’œuvres que le jury décernera les précieux « FIPA d’or » afin de succéder à la fiction britannique SW et la série chilienne Ramona.

 

Mais le FIPA est aussi un lieu où l’on explore les innovations en pensant à la télévision de demain. Parmi celles qui pensent révolutionner la consommation de notre petit écran : la réalité virtuelle. Un secteur en plein boom accompagnant le succès connu par le jeu vidéo. Afin de nous projeter de pleins pieds dans un autre univers, plusieurs projets seront proposés. Parmi les expériences accessibles Nomads: Sea Gypsies de Felix & Paul Studios venue du Canada. Munis d’un casque, les téléspectateurs pourront participer à une rencontre intime avec les Bajau Laut, un peuple vivant depuis des siècles sur la mer, au large des côtes de Bornéo. D’autres œuvres du genre seront proposés dans le cadre du « SmartFestival » où un « hackaton » verra s’affronter des jeunes innovateurs autour d’un projet construit en 48 heures.

 

Parmi les films à voir, l’attention sera porté sur le film de Marie Drucker et Thierry Michel « Le courage de grandir » qui clôturera le festival. Ce film met en évidence les difficultés des enfants précoces à s’intégrer. Le reste du programme montrera dans des formats longs ou courts, avec des jeunes auteurs ou des plus confirmés, en fiction et en documentaire la diversité de la production audiovisuelle.

 

Quand aux professionnels, ils pourront réfléchir au futur du métier dans des espaces qui leurs seront dédiés. Tables rondes et débats sont au programme avec en point d’orgue les pitchs où producteurs et auteurs tenteront de trouver des financements à leurs projets afin de s’exposer sur les grands écrans des prochains FIPA.

 

Xanthopoulos Anita et Guyot Nicolas

 

A la recherche de Douglas Sirk

De nombreux thèmes ont été programmés par la machine à voyager dans le temps installée à Bologne, parmi lesquels « A la recherche de la couleur : Kinemacolor et Technicolor », qui m’a permis de découvrir davantage du cinéma de Douglas Sirk avec la projection de trois de ses célèbres mélodrames : Magnificent obsession (Le Secret magnifique, 1954), Written on the wind (Ecrit sur du vent, 1956) et All that Heaven Allows (Tout ce que le ciel permet, 1955), chacun avec Rock Hudson parmi les acteurs principaux.

Comme Alfred Hitchcock, Douglas Sirk (de son vrai nom Detlef Sierck) était européen et avait déjà réalisé une dizaine de films en Allemagne dans les années 1930, avant de tourner à Hollywood jusqu’en 1959. Né en Allemagne en 1897, il a entre autres étudié l’histoire de l’art et a été metteur en scène de théâtre à succès avant de se tourner vers la mise en scène au cinéma. On peut d’ailleurs supposer que cette formation artistique très étendue a par la suite eu un rôle majeur dans sa conception du mélodrame et pour la composition esthétique de ses œuvres cinématographiques. C’est en 1934, à l’aube du IIIe Reich, que sa carrière cinématographique a commencé, avant de se poursuivre aux Etats-Unis dès 1937, après avoir échappé à l’Allemagne nazie.

Aujourd’hui, Douglas Sirk est principalement connu pour ses mélodrames flamboyants réalisés à Hollywood dans les années 1950, grâce au procédé du Technicolor trichrome. Auparavant réservé aux productions à gros budget (films historiques, western, comédies musicales), le Technicolor s’est ensuite répandu dans les années 1940 et notamment au genre du mélodrame, devenu essentiel à Hollywood. Souvent méprisés à leur sortie par la critique, les films de Douglas Sirk sont désormais considérés comme des « classiques hollywoodiens », des drames dôtés d’une puissance visuelle et émotionnelle inscrits dans la bourgeoisie américaine de cette époque.

Lauren Bacall dans Written on the wind

Les œuvres mélodramatiques de Douglas Sirk sont loin d’être superficielles et destinées aux femmes hypersensibles (on parlait à l’époque de women films), mais sont bel et bien porteuses de thématiques universelles et intemporelles. Preuve en est qu’elles sont parvenues à toucher et à inspirer des cinéastes comme l’Allemand Rainer Werner Fassbinder et l’Américain Todd Haynes, et ce à des époques totalement différentes. Le film Angst essen Seele auf (Tous les autres s’appellent Ali, 1974) transpose l’histoire d’amour du film All that Heaven Allows dans l’Allemagne des années 1970 entre une veuve allemande et un immigré marocain, tandis que Far from Heaven (Loin du paradis, 2002) va plus loin en empruntant au film de Douglas Sirk des éléments narratifs mais aussi esthétiques, comme en hommage à son oeuvre.

Dennis Haysbert et Julianne Moore dans Far from Heaven

Si le festival Il Cinema Ritrovato offre l’occasion de découvrir ou redécouvrir des films en version restaurée, les spectateurs peuvent également apprécier des projections avec des copies d’origine, comme ce fut le cas avec les films de Douglas Sirk qui provenaient de la collection de l’Academy Film Archive. Malgré les défauts perceptibles, causés par les traces laissées par le temps sur les pellicules, le plaisir de se laisser porter par ces drames colorés reste intact.