Lina Mannheimer

Conférence « Le regard des femmes dans le documentaire »

Jeudi 23 janvier 2020 après-midi au Port des Pêcheurs a eu lieu une conférence autour du regard des femmes dans le documentaire. Cette conférence a été pensée par la délégation suédoise à l’honneur cette année pour cette deuxième édition du FIPADOC. Klara Grunning du Swedish Film Institute présidait la conférence accompagnée de la réalisatrice Lina Mannheimer, de la présidente de la SCAM Laetitia Moreau et de la productrice suédoise Stina Gardell.

La conférence portait principalement sur la place des femmes dans le documentaire et de leur rôle dans le processus de création, à la fois derrière et devant la caméra. Il s’agissait d’aborder ces questions d’égalité de genre à travers le point de vue et l’expérience de chacune des intervenantes en tant que productrice, réalisatrice et porte-parole d’institutions cinématographiques. Klara Grunning a justement soulevé le paradoxe au sein du documentaire: il s’intéresse aux droits de l’Homme et aux inégalités mais son industrie, elle, reste encore très inégalitaire.

Stina Gardell, productrice depuis 20 ans, a produit vingt et un films sur des femmes ou réalisés par des femmes. Elle observe avec optimisme un changement des mentalités au sein de l’industrie documentaire. Les femmes sont de plus en plus présentes à la fois comme réalisatrices, productrices et comme personnages centraux des films. Lorsqu’elle a commencé, les femmes productrices étaient moins nombreuses et recevaient beaucoup moins d’argent que les hommes producteurs pour financer leurs films. Pour lutter contre cette inégalité professionnelle, elle a demandé à ses collègues masculins combien ils demandaient et recevaient en commissions pour ensuite réclamer autant qu’eux. Elle remarque que trop souvent un film avec une femme comme personnage principale est considéré comme féministe malgré lui alors que le propos ne l’est pas forcément. Elle a produit un documentaire sur Ingrid Bergman intitulé «Ingrid Bergman – In Her Own Words» dans lequel elle est représentée comme une femme à part entière sans être associée à tous les réalisateurs qui ont façonné son image d’actrice. Stina Gardell raconte la difficulté qu’elle a rencontré à trouver des financements en Suède, car personne ne voyait en Ingrid Bergman une personnalité intéressante. Elle présente cette année au FIPADoc le film «Silvana» sur une rappeuse suédoise lesbienne et révoltée. Elle incarne selon elle une lueur d’espoir face à l’homophobie ambiante en Suède actuellement.

Lina Mannheimer a réalisé 4 films dont 3 en France. Dans «The Contract» et «The Ceremony», elle s’est intéressée à Catherine Robbe-Grillet, écrivaine et figure du BDSM. Elle explique avoir été beaucoup critiquée pour avoir choisi cette femme comme sujet de ses films. En effet, une femme qui parle ouvertement de sexualité qu’elle soit écrivaine ou réalisatrice est souvent jugée et rabaissée. Elle a raconté que lors de la présentation du pitch du film à Copenhague en 2013, un homme l’a violemment interrompu en lui disant qu’il espérait que ce film ne verrait jamais le jour tellement son sujet était inapproprié. Dans sa pratique du documentaire, elle essaie autant que possible d’avoir des équipes mixtes en tournage et en montage pour avoir une diversité de points de vue. Elle présente cette semaine son nouveau documentaire «Mating» qui suit l’histoire d’un jeune couple et qui est filmé uniquement par les protagonistes du film grâce à leurs smartphones.

Leatitia Moreau est la troisième femme présidente de la SCAM depuis sa création il y a presque 40 ans. La SCAM se préoccupe des inégalités de genre dans le documentaire et mène des études pour y remédier. D’après ces dernières, aujourd’hui en France, deux tiers des documentaires sont réalisés par des hommes et les femmes réalisatrices sont payées en moyenne 20% de moins que les hommes. Parallèlement à ce constat, la SCAM accorde 55% des bourses d’écriture à des autrices. Elle observe également qu’à la télévision, les documentaires thématiques sont aussi très genrés. Par exemple, les sujets d’histoire et de science sont confiés presque exclusivement aux hommes et les sujets de société et d’art aux femmes.

Même s’il reste encore un long chemin à parcourir pour les femmes dans le documentaire en France, la Suède a atteint une égalité presque totale à ce niveau là si l’on en croit les statistiques, il ne reste désormais plus que les mentalités suivent. L’industrie du documentaire a encore d’autres inégalités à traiter comme le racisme et l’homophobie.

par Claire Maynard et Gwendolina Laso-Jadart