Conférence ‘Les GAFAN et le financement du cinéma européen’ – Festival des Arcs 2018

L’arrivée de ces nouveaux acteurs que sont les GAFAN (Google Amazon Facebook Apple Netflix) a rebattu les cartes dans les domaine de la production. Bien que la protection de la création européenne demeure un enjeux de taille, cette dernière ne peut pas se permettre de camper sur ses positions et va devoir évoluer face à l’arrivée de ces nouvelles plateformes qui ont bouleversé nos modes de consommation.

L’objectif de cette conférence était d’associer l’ARP et le festival des Arcs pour débattre autour de la question des GAFAN, et de la place grandissante qu’ils occupent dans le cinéma mondial.

Les invités étaient variés : un réalisateur bulgare, Kalmen Kalev, sorti de la Fémis et dont le film a été sélectionné au festival des Arcs en 2015 ; Carole Scotta, fondatrice de la société de distribution Haut et Court ; Kasper Halkier, tout droit venu du Danemark, directeur de Create Danemark et ancien collaborateur de la SKEDA, l’équivalent local de notre SACEM, porte-parole d’un mouvement de grève des professionnels de son pays contre Netflix ; Eric Petters, représentant de Marya Gabriel, commissaire au numérique de la Commission Européenne ; et le tout animé conjointement par le président de l’ARP, également réalisateur de La Source Des Femmes (2011), Radu Mihaileanu; ainsi que le réalisateur Nicolas Bary, qui a signé Les Enfants de Timpelbach (2008) et l’adaptation Au Bonheur des Ogres du premier opus de la saga Malaussène de Daniel Pennac (2013).

Le débat s’ouvre sur plusieurs chiffres retentissants : 11 milliards d’euros investis par an par le géant de la VOD Netflix, suivi de près par Apple avec 10 milliards d’euros par an investis dans la production audiovisuelle et cinématographique. Des sommes colossales qui font logiquement quelques remous parmi les traditionnels acteurs du financement des œuvres. Les rapports de force ne peuvent qu’être appelés à se transformer.

Première conséquence directe des plateformes : les films n’ont plus toujours besoin des sociétés de distribution pour être visibles auprès du public. Si l’accès en ligne menace la nécessité de distribuer localement, par extension il menace aussi le fait de produire localement des œuvres. Si les films sont pensés pour être diffusés mondialement en ligne, le phénomène de « globalisation » des contenus amorce logiquement le déclin de l’exception culturelle française. Cocori-gloups.

Seule façon de lutter contre cette perspective d’extinction : obliger fiscalement les GAFAN à investir dans les productions locales des pays où ils diffusent leur contenu. Toute la profession rêve d’un modèle similaire à celui appliqué à Canal+ avec une obligation d’investissement d’un pourcentage du chiffre d’affaire dans l’audiovisuel français, mais chaque nuit depuis la création de Netflix ils s’endorment sur cette douce pensée et se réveillent toujours malheureusement dans un monde où Netflix leur achète des droits à vie et pour l’univers tout entier sans jamais leur communiquer les chiffres des visionnages du film par les abonnés. Quand on vend à Netflix, « donner c’est donner ».

Face au pessimisme de ce constat, Radu Mihaileanu rétorque en citant de récentes productions « locales » de Netflix telles que Casa de Papel ou Marseille, et nous avions envie de compléter cette liste avec tout récemment Plan Cœur, série parisiano-parisienne qui témoigne du fait que Netflix est en train de monter des bureaux à Paris depuis quelques mois. Une nouvelle antenne s’ajoute ainsi à celles d’Amsterdam et de Londres.

Mais produire locale ne signifie pas pour autant se plier aux lois du travail du coin : Netflix se sert de sa capacité d’investissement massive pour faire pression sur les producteurs sollicités et établir ainsi des contrats qui certes permettent de produire des œuvres EOF, mais qui ne respectent pas la convention collective. Au cœur de ces jeux de pouvoirs, la pomme de discorde n’est autre que le final cut.

Ce conflit entre rentabilité et créativité inspire à Nicolas Bary un parallèle avec la transformation de l’industrie de la musique : après la mort du CD, nous sommes entrés dans l’âge d’or des plateformes musicales, obligeant toute la profession à réinventer ses modèles de rendement financier. Aujourd’hui c’est sur les concerts et les festivals que se sont renfloués les labels, ils ont su trouver une nouvelle façon de monétiser leurs artistes auprès du public. Cependant si la musique a pu en quelque sorte revenir à un modèle plus original, tourné vers la scène, il ne peut en être de même pour le cinéma qui va lui devoir évoluer.

Alors comment lutter face aux nouveaux géants des petits écrans lorsque l’on appartient à un pays cumulant les difficultés de production ? Kalmen Kalev a livré sur ce point son regard de réalisateur bulgare, car pour lui l’arme dont il faut user face aux GAFAN est de l’ordre artistique : une identité forte. En se démarquant sur le plan créatif, les petits artistes locaux peuvent lutter contre l’aseptisation des contenus pensés et produits par Netflix et Amazon pour un public globalisé. Kalmen déplore pourtant les dégâts infligés à l’industrie de son pays par les puissantes compagnies américaines : elles rachetaient massivement d’anciens studios bulgares et elles rémunéraient plus gracieusement les techniciens locaux. Joli tableau en apparence, qui a cependant mené doucement le cinéma bulgare à son agonie : les producteurs du pays n’avaient pas les moyens de s’aligner sur les salaires proposés par les américains, ils n’ont donc eu d’autre choix que de se mettre à produire pour les américains, ces derniers étant peu enclins à produire des réalisateurs bulgares, la création locale ne pouvait que s’essouffler. Kalmen pose ainsi la question de la position du producteur dans ces bouleversements économiques : prendra-t-il la défense de l’auteur, ou cherchera-t-il à profiter de ces nouveaux acteurs financiers ?

Si le producteur est souvent diabolisé par ce dilemme entre profit et création, il nous semble que c’est simplement parce que l’auteur se sent désespérément impuissant face à ces nouveaux colosses, et qu’il aimerait croire en un chevalier blanc venu le défendre. La triste réalité, c’est que Netflix garde ses chiffres confidentiels au nom du “secret des affaires” pour qu’ils ne puissent pas être utilisés comme levier de pression par les producteurs et les auteurs dans leurs négociations avec la plateforme.

Faut-il pour autant baisser les bras face au dragon rouge ? Que nenni. Dame Carole Scotta vient à notre secours avec pour fer de lance la législation européenne. La justice peut mettre en place tout un arsenal législatif pour protéger les auteurs et producteurs face aux GAFAN, mais encore faudrait-il qu’elle s’accorde autour d’une stratégie à long plutôt qu’à court terme, sur la question notamment des droits cédés. Carole Scotta cite plusieurs outils pour mettre en place cette riposte : la Block-Chain en premier lieu, qui forcerait les plateformes à être transparentes sur leurs chiffres et permettrait de rééquilibrer leurs principes de reversements aux producteurs et auteurs ; en second lieu elle encourage à une coopération entre producteurs et auteurs européens pour faire front. Les spectateurs sont également un enjeu qu’elle estime majeur : il faut rendre la salle de cinéma à nouveau attractive, afin de lutter contre l’argument économique, malheureusement valable, du billet de cinéma trop onéreux.

Une touche d’optimisme, tout à fait bienvenue, achève sa prise de parole : Netflix n’est pas un débusqueur de talent. Jamais ils ne produiront le premier Alfonso Cuarón. C’est encore aux producteurs qu’appartient ce fabuleux pouvoir, et c’est bien ce qui pourrait les sauver.

Kasper Halkier est le porte-parole d’une toute autre stratégie de résistance face à Netflix (et HBO) : la grève. Depuis deux ans au Danemark un collectif d’auteurs, de réalisateurs, de journalistes, de techniciens, de fonctionnaires étatiques ont entamé un long processus de réclamation de droits face à ces entreprises toutes puissantes. En effet, la rémunération des producteurs et auteurs danois fonctionne sur un modèle similaire à celui des Copyrights, or ce système de collecte traditionnel est éclipsé ces dernières années par l’arrivée de Netflix et de ses « screen rights » qui sont cinq fois plus chers, mais qui rémunèrent beaucoup moins bien les créateurs des œuvres.

Le collectif de gréviste a commencé par retirer de Netflix et de HBO toutes les œuvres des auteurs-membres. Il a ensuite élaboré des « mandats exclusifs » dotés d’un corpus réglementaire protégeant les auteurs, et seuls les signataires de ces accords sont autorisés à collaborer avec les membres de cette grève. Netflix et HBO ont ainsi été contraints de négocier avec eux pour l’acquisition des droits de leurs films. La coproduction avec ces acteurs est désormais encadrée, une commission se réunissant régulièrement et évaluant au cas par cas les projets les impliquant afin de veiller au respect de la législation locale en vigueur. Cet exemple danois est l’un des rares exemples de succès du rejet du « Buyout Model » de Netflix même s’il ne constitue pas une solution définitive aux méthodes de la plateforme.

Kasper termine sa prise de parole par une phrase qu’il sait délibérément provocante :

 »Les syndicats américains perçoivent aujourd’hui l’Europe comme l’usine chinoise de l’industrie cinématographique mondiale, où l’on produit plus pour dépenser moins. »

Et cette phrase nous laisse comme un goût amer lorsque l’on songe au fait que Netflix est effectivement en train de mettre en place en Europe ce qu’il n’arrive même pas à imposer sur son territoire d’origine, aux Etats-Unis, où les syndicats de l’industrie du cinéma demeurent protecteurs et très influents.

Puisque l’on en vient à la question de la protection, les regards se tournent naturellement vers le représentant de la Commission Européenne, Eric Petters. Ce dernier cite la récente petite victoire sur la bataille juridique que constitue la directive SMA : elle oblige les plateformes telles que Netflix et Amazon (et bientôt Apple et Disney) à composer leur catalogue de 30% de productions européennes. A cela il ajoute, bien que restant flou, le souhait d’augmenter le fond Media en soutien à la création du cinéma européen. Les financements publiques sont certes un des leviers de contre-balancement du poids des géants de la VOD. Cependant, Eric Petters garde en tête que la politique publique européenne concernant ces plateformes “éditrices de contenu”, bien que devant être plus stricte envers les géants du web, ne doit pas pour autant entraver le développement des nouvelles plateformes européennes, plus enclines à respecter les législations des pays membres de l’UE et dont le développement pourrait apporter au marché européen une concurrence nouvelle pouvant rebattre les cartes face à l’abus de position dominante des géants du web.

Dans la salle, un producteur belge prend la parole pour conter son désarroi lorsqu’il a découvert sur Amazon Prime son film, dont il n’avait nullement cédé les droits sur le territoire de la Belgique. S’il lui a été très difficile de rentrer en contact avec le service juridique de l’entreprise, leur réponse n’a été que plus désarmante : ils ont invoqué un argument de “portabilité” des droits acquis sur son film, au prétexte du public francophone de Belgique. Face à cette situation, deux possibilités s’offraient à lui : poursuivre en justice Amazon afin de faire valoir ses droits et ainsi récupérer un montant avoisinant les 1.500€ pour cette exploitation abusive, soit laisser Prime Video exploiter ce territoire et se taire car les frais de justices aurait sans doute été plus importants que la somme demandée.

Ce différend juridique a jamais refoulé témoigne toutefois de la nécessité de légiférer sur plusieurs points : l’interdiction des clauses non-respectueuses des conventions collectives, la mise en place d’un système de prise de contact simple avec les plateformes, la création d’un processus de médiation, ou encore la possibilité de faire appel à une association de défense des droits des auteurs et producteurs, permettant ainsi aux justiciables de rester anonymes face aux plateformes attaquées.

 

La conférence s’achève sur un appel de Radu Mihaileanu, au nom du festival des Arcs, au respect de la convention collective de chaque nation où est produite une œuvre cinématographique ou audiovisuelle. S’en suivent les applaudissements de l’assistance composée exclusivement de professionnels, chacun en son âme et conscience.

 

Elodie Jové-Nel

Romain Peter

& Alice Delcourt