Un Fipa Very British!

Quelles sont les inspirations de la nouvelle génération de réalisateurs ?

Les quatre courts métrages projetés à la Médiathèque du FIPA, à 14h30, mettent à l’honneur les étudiants nouvellement diplômés de la London Film School. Cette école réputée internationalement a la particularité de rassembler des étudiants de tous pays : plus de 70 nationalités différentes sont représentées. Lors de leur dernière année de cursus, les apprentis réalisateurs sont amenés à réaliser un film sur le sujet de leur choix. 4 000 livres de budget, une liberté totale, un premier pas dans la vie professionnelle.

Quelques points pratiques : les futurs réalisateurs ne sont pas autorisés à utiliser les ressources offertes par l’école, sauf les bancs de montage qu’ils doivent réserver à l’avance. C’est le règne de la débrouillardise, conditions professionnelles oblige. Sue Austen, tuteur à l’école, précise que les étudiants doublent en moyenne le budget qu’il leur est alloué – ressources personnelles, crowdfunding… L’âge est aux moyens alternatifs de financements.

Signe du pessimisme de notre époque ou de la difficulté des jeunes à trouver leur place, les quatre films vus au FIPA se rassemblent autour de thèmes communs : le silence assourdissant de l’absence, l’ennui des longues journées adolescentes, la difficulté des êtres à se trouver – ou s’y retrouver – dans des paysages marqués par la solitude published here.

Quatre films, quatre décors, mais aussi quatre pays « sans racines » : Tamara a été tourné dans le no man’s land de la Sibérie natale de la réalisatrice, Sofia Safonova, Petite Nature dans une friche industrielle en Belgique (le réalisateur Ilhan Palayret est français), In The Hills dans une Angleterre du point d’un immigrant (Hamid Ahmadi, le réalisateur, est iranien) et Dog Days dans une ferme américaine où la nature a pris le dessus (où le réalisateur Nathan Deming a vécu son enfance).

Tamara: un amour sibérien.

 

Des quatre films projetés ressort une même ambiance de lassitude, de quête de sens et de frustration. Hasard de programmation ou véritable intention ? Les réalisateurs affirment que ce n’était pas intentionnel. Pour eux, la nouvelle génération est sortie de l’enfance dans un contexte très particulier, à l’heure de la révolution internet mais aussi du terrorisme. La réalisatrice de Tamara, Sofia Safonova, précise que ces moments de silence et de doute du personnage sont très importants pour elle. Sélectionné au BFI London Film Festival, son film raconte l’histoire d’une contrôleuse de bus dans un village perdu de Sibérie.

Au départ, Safonova voulait faire un documentaire en rapport avec sa région d’origine. Elle était incertaine quant au sujet qu’elle voulait aborder et, dit-elle, « pour l’anecdote, je suis même allée jusqu’à joindre une secte locale à la recherche d’une thématique de film. Finalement, c’est dans le bus, plongée dans mes pensées, que j’ai vu que le sujet était devant moi : cette contrôleuse de bus qui était un peu le commandant à bord. » Ne sachant même pas que ce métier existait, elle fut fascinée par la force que ces « capitaines » de bus bondés dégageaient ; autoritaires, rigoureuses mais à la fois agréables. C’est là qu’elle se demanda à quoi ressemblait la vie de ces femmes, en dehors de leurs heures de travail. Avaient-elles des familles ? Sortaient-elles le soir ? Son personnage, Tamara, elle, a le béguin pour le chauffeur du bus, Sayna, et lui aussi. Ce soir-là, elle décide de le présenter à Max, son fils de 10 ans. Ils vont tous les trois à un club de karaoké. La jeune femme se retrouve entre les deux hommes ; une tension règne à la table. Quelques mots sont échangés, puis un silence pèse. Max boude, Sayna ne sait plus quoi dire. Tamara décide de se lever pour aller chanter au micro sa chanson préférée.

Si le film arrive à maintenir une tension particulière et intrigante au début, dans le froid glacial de ce bled sibérien, il semble que la fin soit quelque peu bâclée. Au niveau du scénario, tous les signes prétendaient à un crescendo de tension qui éclaterait éventuellement mais la fin, telle qu’elle est, est plate, voire décevante. La réalisatrice a néanmoins réussi à nous plonger dans un climat hostile qu’elle jugeait essentiel à son intrigue – ambiance qu’elle est allée chercher très loin de Moscou. Le jeu de ses acteurs non professionnels est fort convaincant. Tamara est jouée par sa propre cousine, une femme qui a raté sa vocation d’actrice à cause d’un mari trop jaloux. Safonova précise : « je suis heureuse de lui avoir donné cette occasion de première. Elle a pu porter ce personnage comme personne ».

In The Hills : la solitude jusqu’à l’absurdité.

Hamid AHMADI – Auteur – Réalisateur – Monteur
Harry BAKER – Monteur et Producteur (étudiant à la LFS).
Narges KALHOR – Monteur
Nicholas NAZARI – Directeur de la Photographie (Etudiant à la LFS)
Zoya MACHKINA – Son (Etudiant à la LFS)
Maria BALDUZZI – Décors (Etudiant à la LFS)

Deuxième prix à la Cinéfondation de Cannes. Sélectionné au Festival de Toronto.

Le pitch.

Shahram tient un fish’n’chips en Angleterre. Immigré, il peine à trouver sa place. Ses journées se résument au travail dans son restaurant, et à ses tentatives de faire partie d’une communauté. Grâce à une application, il participe à des ménages à trois – à chaque rendez-vous, la maladresse de la rencontre est présente. Silences gênés, regards en coin, comment se dénuder devant le couple que l’on ne connaît pas ?

In the Hills, c’est l’histoire d’un immigré qui tente de s’intégrer dans l’intimité sexuelle de couples – pour s’intégrer tout court ? Le travail sur le son, marqué par de nombreux silences pesants – le film est avare de dialogues – est remarquable. Les bruitages sont lourds de sens : la voiture qui se gare, les sons de friture du restaurant… La solitude est partout, jusque dans les plans qui s’attardent sur la voiture de Shahram, vide, où l’on aperçoit à travers le pare-brise l’hésitation de cet homme à franchir le pas de la porte du couple qu’il va visiter. La répétition est le motif de l’ennui. Les gros plans sur la friture en train de bouillir sont le signe que les objets sont presque plus présents que l’homme. Les chemins vers les couples changent, mais c’est toujours le même GPS que l’on voit, toujours la même vue de la route depuis le pare-brise, dans un plan qui se répète durant le film.

Un indice de cette difficulté à trouver sa place se retrouve dans l’un des dialogues, où Shahram suggère au couple en face de lui que son « visage » est susceptible de poser problème. Le rejet se fait même au sein du rapport sexuel : l’homme d’un des couples repousse un Shahram trop actif.

Ce travail sur la forme donne une véritable « marque » à ce court métrage : on sent qu’il y a une vision particulière, un désir certain de cinéma. On peut déplorer que le propos du film n’aille pas plus loin : à la fin, le spectateur est frustré de ce qui ne semble parfois être qu’un jeu de style. La dernière séquence du film est à ce titre remarquable : après une soirée de plus, notre personnage se retrouve dans le lit du couple. Pas à sa place, il s’installe pour dormir dans l’autre pièce, à même le sol. La solitude ne se vainc pas sans peine.

Dog Days: comment combattre l’ennui?

 

Nathan DEMING– Auteur – Réalisateur
Aslak DANBLOT –Producteur

Un jour d’été caniculaire, deux frères s’ennuient quand ils réalisent que leur chien a disparu. Sous le regard du réalisateur Nathan Deming, l’ennui du quotidien campagnard de deux jeunes frères est évident. En effet, les deux jeunes beaux garçons errent entre la télé, le canapé, et le terrain de basket dans leur cadre 4/3 bien travaillé et une profondeur de champ bien maîtrisée, jusqu’au moment où l’un d’eux s’inquiète de la disparition de Lily, cette Lily qui laisse planer le doute sur son identité qui ne sera révélée que lors de la découverte de son corps. Nathan Deming joue avec l’imagination du spectateur et le laisse se questionner sur ce qu’il va se passer : pourquoi, à un moment donné, l’un des deux frères joue-t-il avec une hache ? On en vient à se demander si ce jeune homme, pour combler son ennui, ne va pas s’occuper à commettre un crime… Loin de là, les deux frères armés pour se défendre pénètrent dans la cambrousse à la recherche de leur mystérieuse Lily disparue… Le plus innocemment du monde, la jolie Lily est retrouvée, en sang mais en , à même le sol, au milieu de nulle part. Les deux frères décident alors, vu le poids de la bête, de se diviser : que l’un reste avec elle, et que l’autre aille chercher le petit tracteur pour qu’ils puissent la ramener à la maison et la soigner. S’ensuit alors une mise en scène de suspense. En jouant avec le son, le champ contre-champ entre le frère resté seul avec la chienne et la forêt autour, Nathan Deming nous captive et nous provoque : qui a blessé la chienne et pourquoi ? Malgré un jeu d’acteur très bon et un montage réussi, on en vient à se dire que le temps que l’autre frère ramène le tracteur, l’animal, vu ses blessures, aurait déjà eu le temps de mourir six fois. Autre bémol, des bruits typiques de fil de perche tapotant sur le micro instaurent en trois secondes une distance de mille kilomètres entre le spectateur et le film et nous déconnectent brutalement de l’aspect très professionnel de la mise en scène. Dommage.

Anaïs Calmels, Cécile Génin et Sarah Sbeih.