Héritages

Fin des clichés instantanés, nos souvenirs prennent vie à l’écran. Les caméscopes immortalisent les événements qui jalonnent nos existences. Chacun peut filmer un peu de son réel, de son quotidien. Nos films de famille racontent mariage, vacances, première naissance, premiers pas, puis second enfant, visite des grands parents à la campagne… Rien d’extraordinaire à filmer l’ordinaire, sauf lorsque le conflit éclate dans son pays.

L’acte de filmer prend alors une autre signification, une autre résonance. Philippe Aractingui est un homme, un réalisateur, un libanais, père de famille, qui a voulu raconter à ses enfants son histoire, celles de leurs grand-parents et arrières grand-parents. Du départ contraint de la Turquie, en passant par la Syrie, le Liban fut, comme pour beaucoup, une terre d’accueil. Indépendant en 1945, cet éden prospère et libre en contraste avec les états voisins, n’a néanmoins pas réussi à acquérir une stabilité politique. Outre les scandales de corruption, les liens étroits avec la Syrie, le Liban n’a jamais su partager le pouvoir entre la grande diversité de ses communautés -musulmans sunnites, chiites, chrétiens maronites, druzes, juifs…-. Commencent alors quinze années de guerre civile (1975-1990), ponctuées d’interventions étrangères. Pour ce petit pays, la blessure est profonde, et est loin d’être encore refermée. Les murs de Beyrouth n’ont pas oublié, ni les cœurs. Lorsque le conflit éclate à nouveau en juillet 2006, la famille est contrainte de s’exiler en France. Elle y restera quatre ans, le temps que revienne une stabilité précaire au Liban.

Ayant connu cette même situation une dizaine de fois, le réalisateur ne s’habitue pas à la douleur de laisser proches, amis, maisons. La culpabilité d’abandonner le pays est toujours là. De cette nouvelle crise, de ce nouvel exil en France, surgit l’urgence de raconter par ses enfants et avec eux, l’histoire familiale. Ce documentaire interroge alors, sur la question de transmettre un héritage taché de sang, au goût amer de l’exil, des nombreuses fuites et rapatriements. Sa femme et ses trois enfants sont au cœur du projet, offrant naturellement toutes les images intimes de leur vie de famille. Le réalisateur mêle avec brio le mélange des genres, oscillant entre fiction et documentaire. Autour d’un beau travail d’archives, les visages des membres de la famille s’entremêlent, se confondent au gré des générations. Le spectateur a accès à d’originales reconstitutions d’événements de leur famille depuis le début du siècle, lesquelles racontent conjointement l’Histoire du Liban. Mais au-delà de ce film, on sent la nécessité viscérale, absolument inhérente de Philippe Aractingi de relater son histoire familiale, de la transmettre à ses enfants.

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La famille franco-libanaise Aractingui

Le sujet est tellement tabou, que l’on a parfois l’impression qu’il s’érige « seul contre tous ». Sa mère et sa femme tentent dans un premier temps de le dissuader : « Passe à autre chose, ne te morfonds pas sur la passé, regarde devant toi ». Mais ce besoin est tel que le réalisateur n’a pas le choix. À plusieurs reprises dans le film, il soumet ses enfants à des « séances de narration du passé ». Ces derniers semblent d’ailleurs parfois dépassés par la quasi agressivité de leur père. Le fils aîné notamment, Luc s’oppose à son père dans une des séquences fortes du film. Ce dernier est en train de leur montrer ses jouets d’enfants : des débris de balles, de grenades conservées minutieusement depuis des années. Luc répond à son père de la façon suivante « Je suis fâché, ce n’est pas contre toi, je suis fâché, mais je ne sais pas pourquoi ». Paradoxalement, Philippe Aractingi se montre très attentif à la réaction de ses enfants, et n’hésite pas par exemple à filmer sa fille Eve baillant durant l’une de ces « séances ».

Ce n’est pas un film engagé, juste un film témoignage, un film qui pourra permettre aux générations suivantes d’expliquer les blessures encore vivaces du peuple libanais. Comprendre le passé, vivre et accepter le présent semblent être les leitmotivs de ce réalisateur, afin de briser « le fil de la colère », comme l’exprime le dramaturge Wadji Mouawad. Le fond du film rejette le déni et insiste sur le besoin essentiel et généreux de « raconter ».

Réalisé de manière légère et sensible, ce documentaire parsemé de fiction très personnelle et intime, permet de comprendre, sans aucun jugement, la vie de milliers de familles libanaises tiraillées entre la volonté de rester, et la nécessité de partir. Il en résulte une fable poétique et lyrique, à la fois personnelle et universelle.

Clémence, Ophélie.