« Je suis un restaurateur de spectateurs. » – Serge Bromberg

Lobster Films a fêté ses 30 ans cette année. Samedi soir, Serge Bromberg accompagné de son équipe est venu présenter quelques pépites de sa collection. Il nous raconte comment tout a commencé… 

Serge Bromberg : J’ai regardé des films quand j’étais gamin à l’époque où il n’y avait pas de magnétoscope et de vidéo. Mon père a ramené un projecteur Super 8 à la maison et il a passé Charlot au Music Hall (1915) et depuis ce moment là je suis absolument fasciné par le cinéma. Je ne me considère pas comme un amateur de cinéma ancien. J’ai d’ailleurs dirigé pendant quinze ans le festival du film d’animation d’Annecy qui est un festival de demain et je suis un homme qui pense au futur et au présent. Le passé m’intéresse peu, mais quand il y a des films géniaux du passé, j’aime à les découvrir et à les faire découvrir. Au fond, les films n’existent que dans les yeux de ceux qui les regardent. Plutôt que d’être un restaurateur de films, je suis un restaurateur d’audience, de spectateurs : un passeur d’images. Quelqu’un de très enthousiaste, je suis comme un porte parole pour tous ces films formidables. Comme dit Bertrand Tavernier, il n’y a pas les vieux films et les nouveaux, il y a les bons films et les mauvais. Je me spécialise dans les bons, quelque que soit leur période de production, car le génie est éternel !

D’où la jeunesse de l’équipe chez Lobster…

Serge Bromberg : Absolument. Il y a effectivement énormément de jeunes gens dans mon équipe. Quand je suis arrivé, j’étais le plus jeune de tout ce monde des archives mais c’était il y a exactement 30 ans… Maintenant l’équipe de Lobster m’appelle « Papy » quand je ne suis pas là !
Le meilleur moyen de fêter ces 30 ans de Lobster, c’était donc de faire venir ici tous les employés de Lobster qui n’ont pas 30 ans et qui n’étaient pas nés au moment où l’entreprise a commencé et qui depuis se sont découverts une passion pour les films anciens et la font partager aujourd’hui à leur tour.

Comment a été conçue cette programmation anniversaire, samedi soir ?

Serge Bromberg : Il y a 150 000 boîtes dans la collection Lobster. On peut faire n’importe quoi, n’importe quand. Il faut choisir les films qui correspondent bien, il faut que les choses s’enchaînent les unes derrière les autres. En l’occurrence, on s’est dit qu’on allait à la fois fêter les 30 ans de Lobster en prenant des films emblématiques de la collection et essayer d’être en interaction avec les autres cycles et hommages qui ont lieu à Bologne cette année. Par exemple, le film Le Navet où on voit tous les acteurs de la série des Vampires de Gaumont au moment où ils  les tournaient, mais dans un film qui n’est pas Les Vampires. On l’a redécouvert par miracle et on l’a évidemment donné à Gaumont… Avec le jazz, on a ressorti notre grande découverte autour de Django Reinhardt et du Jazz Hot Club en 1937. Et puis, il y a une rétrospective autour de Buster Keaton qui commence et il se trouve que l’héritier de Raymond Rohauer (Cohen Group) qui est le redécouvreur de Keaton dans les années 50 est là. On a donc passé un film qui se moque de Rohauer et de sa manière de travailler dans les années 60, en déclarant des copyrights exclusifs là où il n’y avait plus de copyright qui se défendait. Des collectionneurs formidables ont donc réalisé un petit film merveilleux, qui s’appelle Thomas Edison’s The Sneeze (1894, tourné en 1893). Ils ont habillé ce film du domaine public qui fait 72 images (à peu près 4 secondes) pour le transformer en un film de 10 minutes grâce à une succession de cartons d’avertissements et de copyrights ! Et c’est vrai qu’il y a dans ces festivals une fâcheuse tendance qu’ont les cinémathèques ou les conservateurs à dire « Regardez, je suis le conservateur qui a conservé ça ! », « M. Tartemolle (sic) présente Georges Méliès dans Le Voyage dans la Lune ! » – et l’important, c’est Tartemolle ! Nous, ce qui nous intéresse, ce n’est même pas Méliès, ce n’est même pas Le Voyage dans la Lune, c’est que le public dans la salle découvre les films. Je crois que c’est dans l’ADN du festival de Bologne et c’est formidable!

Entretien réalisé par Juliette Fattal, Noémie Bourdiol, Mathilde Clerbout et Aurélian Michon.