Joy, ou l’allégorie du malheur

Nous avons terminé cette deuxième journée de festival par une projection. Joy, le film de  la réalisatrice allemande Sudabeh Mortezai en compétition officielle nous est présenté dans une petite salle des Arcs 2000.

L’histoire, à la fois dramatique et tragique, dépeint de manière presque documentaire la vie d’un groupe de femmes, toutes issues de l’immigration nigériane, et tentant de survivre sans papiers en Autriche. Le contexte plus qu’actuel, et plus qu’européen dénote ici des précédentes œuvres cinématographiques traitant ce sujet car la réalisatrice choisit d’aborder la survie de ces femmes via deux prismes bien méconnus : le trafic sexuel et la sorcellerie traditionnelle. 

Joy, ainsi qu’une dizaine d’autres femmes, toutes âgées de 16 à 40 ans, ont immigré afin de fuir la misère de leur pays. Elles ont pour cela dû recevoir la bénédiction du « Juju ». Ce dernier n’est nul autre qu’un gourou tribal, qui après une petite cérémonie, assure à la femme le voyage jusqu’en Europe ainsi que la protection « divine » ; le tout en échange d’une colossale somme qu’elle devra rembourser auprès d’une personne directement sur place. La réception des jeunes nigérianes est ainsi organisée par une de leur semblable d’âge plus mûr, La Madame, une macquerelle, les obligeant ainsi à se prostituer et à lui reverser chaque mois une somme jusqu’à remboursement intégral de leur dette.

Alors que le film débute avec l’arrivée de Precious, une jeune femme de 18 ans peu confiante et fragile, la narration se déplace petit à petit vers le personnage de Joy, une « ancienne » qui n’est plus qu’à quelques mois d’avoir entièrement réglé ses dettes. C’est ainsi qu’une relation presque maternelle, mais surtout ambiguë va se développer entre les deux protagonistes, dans un univers où malgré une souffrance partagée c’est l’individualisme et l’opportunisme qui régissent les rapports.

Le travail de Sudabeh Mortezai est particulièrement déroutant car le fictif est proche du réel ; une prise de vue quasi documentaire, un son direct foisonnant, et des décors extrêmement simplistes. Il nous serait presque possible de douter de l’aspect fictionnel du récit. C’est aussi la beauté et pureté des personnages qui rendent ce film si vrai et sensible. Les actrices crèvent l’écran de par la justesse de leur jeu et la dureté de leurs traits. La souffrance se lit dans leurs yeux comme si tout cela était bien réel.

La narration nous laisse cependant dans un état de choc et de révulsion quasi constant, qui pourrait presque desservir le film. Quand nous pensons que « Non, cela ne peut plus empirer », la réponse est pourtant « Et si ». Un film qui ne laisse aucun répit et aucune reprise de souffle pour le public, lequel est du début à la fin happé dans une atmosphère tendue à l’excès. Ce surplus de séquences traumatiques a malheureusement un léger penchant « panorama de la misère » et a de fait un effet de banalisation des émotions emphatiques. 

L’auteure parvient tout de même à garder un public attentif du début jusqu’à la fin, et à produire chez le spectateur un malaise une fois les lumières rallumées. Ce dernier sort de la salle silencieux, encore pensif et troublé, mais surtout touché par la dureté de ce à quoi il vient d’assister.

Sarah KERE & Justine ARSÈNE