JSDM : quand le sujet du documentaire en devient l’auteur

Philippe Lubliner, avec l’aide de 6 jeunes (Victor Cougoulic, Jules Perron, Anaïs Petit, Tom Simon, Anaëlle Trellu, Lacha Mjavanadze), réalise à travers Jeudi Soir Dimanche Matin un atelier documentaire sur la consommation d’alcool par la jeunesse. Ces garçons et filles habitent à Lannion, ont entre 18 et 22 ans, et ont tous des profils sociaux et situations professionnelles différents : une élève infirmière, des étudiants, un chômeur, un travailleur intérimaire…

Le réalisateur a souhaité ici étudier la question de l’alcool, sous toutes ses formes ; est-il nécessaire pour s’amuser, où se situe la limite entre une consommation de fête et l’alcoolisme, dans quel cadre l’alcool fait-il partie de leur vie, etc. Pour toucher au plus près avec la réalité, Philippe Lubliner a donc organisé une expérience originale : il a proposé à des jeunes filles et garçons d’être à la fois devant et derrière la caméra ; être les acteurs et les auteurs de ce documentaire. Montrant les réunions de préparation du tournage, l’investissement des jeunes au développement du projet et laissant apparaître l’équipe technique dans le champ, le réalisateur décide de jouer carte sur table et de se positionner dans un souci d’honnêteté totale face au spectateur.

Ces jeunes sont donc à la fois au cœur du sujet et de son traitement. Au lieu de participer et de filmer les soirées des jeunes, pouvant déformer la réalité face à son intrusion, Philippe Lubliner a préféré laisser ces garçons et filles se filmer eux-mêmes, à l’aide de caméra go pro. On découvre alors des extraits de leurs soirées en caméra subjective et l’on se retrouve à leur place, à s’enivrer dans la rue et à s’abîmer dans la vie, ce qui donne lieu à des images incroyablement crues et révélatrices de la jeunesse d’aujourd’hui, ni aseptisée, ni dramatisée, mais simplement telle qu’elle est, avec ses failles, ses éclats d’espoir et ses excès. Les séquences qui rythment ce film sont toutes poignantes et porteuses d’émotions très différentes, parfois drôles et parfois mélancoliques, à l’image de cette jeunesse qui se cherche et se teste à l’aide de sensations fortes. C’est ce ressenti que montre ce film, paradoxalement plein de vie et lumineux, shot de moments incroyables de vitalité, avec des jeunes toujours animés par cette même quête d’intensité et de dépassement de soi plus que par désarroi adolescent. C’est ce mélange entre ces images, abruptes mais justes, et leurs séquences de réunions d’équipe et de rencontres avec des intervenants qui compose ce film, mais aussi les instants de visionnage à froid des images de leurs soirées, seuls face à l’écran et leurs exploits nocturnes, recueillant des réactions incroyables de sincérité et de lucidité, le tout lié par un montage délicat, jamais appuyé ni moralisateur.

Le procédé ici offre au spectateur une vision nouvelle sur le sujet. Loin des reportages sur les consommations à risques chez les jeunes ou encore sur la dépendance et ses accents dramatiques, le réalisateur ne prête ici aucun jugement de valeur et ne condamne pas leur mode de fonctionnement, n’offre pas un regard uniquement SUR la chose mais aussi AVEC la chose. Le regard des étudiants sur eux-mêmes apporte une nouvelle manière d’aborder le thème, une fraîcheur, mais aussi une vision plus personnelle quant à leur consommation et parfois même humoristique. Le changement de la qualité de l’image avec la go pro traduit aussi de manière esthétique cette immersion au plus près de leurs sorties et de leurs soirées, avec une photographie floue et grossière à l’image de leur état d’ébriété. Mais si la consommation d’alcool est la porte d’entrée de ce film, on a surtout l’impression d’assister au portrait d’une génération en temps réel, traversée par bien d’autres maux, et qui laisse percevoir des failles plus structurelles dans l’environnement de ces jeunes. Ce qui était surtout primordial ici était de leur laisser le contrôle de leur parole. C’est chose faite, et ces images uniques marquent un pas dans la compréhension d’un phénomène jusque-là mal interprété ou caricaturé.

Agathe et Marine

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