La situation du documentaire en France vue à travers le parcours du réalisateur Camille Ponsin

Numéro de téléphone attrapé à la volée à la sortie de la projection de son dernier film Le Droit au Baiser, présenté cette année dans la sélection Grand reportage, nous avons aujourd’hui rencontré son réalisateur Camille Ponsin. Ce dernier est un habitué du FIPA puisque même avant d’obtenir le Prix Michel Mitrani en 2008 pour Les Demoiselles de Nankin et d’y présenter Bollywood Boulevard en 2011, il s’y était déjà rendu à plusieurs reprises par pure passion pour le documentaire. Il cite d’ailleurs des réalisateurs comme Frederick Wiseman, Jean Rouch et Raymond Depardon comme ses références principales.

Malgré une puissante envie d’être réalisateur de documentaire, Camille Ponsin a tout d’abord été enseignant en mathématiques, assistant photographe, puis expert photographe chez un commissaire priseur. C’est à 25 ans, soutenu par sa compagne, qu’il arrête tout et commence une formation accélérée de chef opérateur à l’AFPA de Chalon sur Saône. Ses amis lui avait en effet donné le conseil de ne pas passer par une formation de réalisation, mais par une formation technique, afin de pouvoir intégrer des tournages dès la sortie de l’école et ainsi se faire rapidement sa propre expérience. Il a ainsi pu développer par la suite ses propres projets en toute indépendance.

L’indépendance, c’est un des mots clés du parcours de Camille Ponsin. Si son premier film, Ingénieurs, sherpas et boîtes de conserve, était un film de commande des étudiants de l’Ecole Centrale de Lyon lors de leur expédition en Himalaya, il s’est vite rendu compte d’un intérêt documentaire autre que celui prévu à l’origine par les étudiants et a finalement décidé de rendre compte des difficultés humaines et culturelles de l’expédition quitte a livrer un portrait peu flatteur de ses protagonistes.

Camille Ponsin a ensuite par la suite passé plusieurs mois en Chine à suivre des étudiantes pour son film Les Demoiselles de Nankin (Prix Michel Mitrani au Fipa 2008) afin de saisir ce moment si décisif entre l’adolescence et l’âge adulte, le tout dans un pays en plein questionnement et en pleine mutation. S’introduisant dans une université chinoise et dans l’intimité de plusieurs étudiantes, Camile Ponsin arrive à saisir des instants d’une incroyable justesse, notamment grâce au fait qu’il soit complètement seul sur le tournage, sans aucune équipe technique à l’image ou au son. Un film qui nous a étrangement fait penser à Une jeunesse chinoise de Lou Ye, magnifique portrait de jeune fille chinoise en 1989 et versant fictionnel de son documentaire.


Camille Ponsin a ensuite passé une année en Inde pour tourner Bollywood Boulevard, sélectionnée au Fipa 2011. S’il souhaitait dans un premier temps réaliser un documentaire sur la scolarisation de jeunes enfants dans un bidonville de Delhi, Camille Ponsin a finalement centré son récit sur l’instituteur de cette école, vivant à moitié dans la rue avec sa famille et souhaitant devenir mannequin. Une aventure filmique hors du commun puisque le réalisateur accompagnera son protagoniste jusqu’à sa mue en tant que mannequin professionnel à la fin de son film, jouant à l’entremetteur avec des agences et influençant ainsi directement le cours de sa vie… Une thématique originale et unique qui donne lieu à ce beau film couronné d’une Etoile de la Scam en 2012.

C’est avec Le Droit au baiser que Camille Ponsin nous revient en 2014, interrogeant la sexualité dans la Turquie contemporaine. Souhaitant là aussi faire un autre film au départ, plus exactement sur les étudiants de l’université de Galatasaray, le réalisateur découvre les tabous de cette société et le carcan conservateur dans lequel se retrouve les jeunes gens, ayant eux mêmes intégré le fait qu’il ne fallait ni parler ni pratiquer l’amour et la sexualité – et encore moins pour les femmes turques. Le réalisateur découvre « Enquête sur la sexualité » de Pasolini et c’est là le véritable déclencheur de son projet documentaire. Armé d’une poignée d’étudiants, il part faire des micro-trottoirs dans les rues d’Istambul et sonde les passants, déclenchant des réactions surprenantes,  parfois bienveillantes, parfois hostiles, mais toujours intéressantes et révélatrices de la société turque.

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Le réalisateur a choisi d’entrelacer son film avec des extraits d’Enquête sur la sexualité afin de créer un lien entre les mœurs de la société italienne des années 60 et celle des turques aujourd’hui. Et il est saisissant de voir que la gêne, l’autocensure et les réponses formatées sont similaires, témoignant qu’il ne s’agit pas d’un problème culturel et local mais bien d’un problème de reconnaissance des libertés et de l’égalité avant tout, universel.

Le film est alors une continuité du travail de Pasolini, le dialogue s’établit entre les deux œuvres, les cultures et les époques, tel un véritable hommage au maître italien. La projection semble avoir emporté l’adhésion de l’auditoire présent ici au Fipa, mais le réalisateur nous a confié ne pas avoir reçu de proposition d’achat de la part des chaînes présentes au festival. Cela nous a surprises et interrogées, car nous pensons qu’il a toute sa place dans la grille de programmation d’une chaîne française.

Ce film a été largement autoproduit, avant qu’un producteur ne vienne prendre en charge la postproduction. Camille Ponsin a reçu tous les honneurs du documentaire (Fipa, Scam) et a toujours de la presse pour chacun de ses films et pourtant, lorsqu’il propose un projet à une chaîne ou à un producteur, les réponses sont la plupart du temps négatives. Cela lui demande donc de s’engager sur des fonds propres, d’avoir des conditions de tournages qui ne sont souvent pas optimales, et de renoncer à de nombreux projets intéressants. Des sujets lui sont souvent refusés alors que, quelques mois plus tard, quand l’actualité a explosé sur place, les diffuseurs le rappellent en regrettant et en lui disant qu’il avait vu juste.

Ce parcours nous amène à questionner la situation du documentaire en France. « C’est un combat » comme Camille Ponsin nous l’explique lui-même, et la situation est « critique ». « J’ai l’impression de bien faire mes devoirs mais qu’on me laisse toujours au bord de la classe », avoue-t-il. La lucarne de diffusion télévisuelle se rétrécit effectivement, et les récits documentaires s’installent de plus en plus dans le confort du formatage télévisuel.

Il y a-t-il beaucoup de réalisateurs comme Camille Ponsin en France, qui n’arrive pas à produire correctement des documentaires de qualité ? Et si telle est la situation pour lui, alors qu’en est-il des jeunes talents sans expérience ni contacts ?

En espérant que vous pourrez bientôt voir son film sur les écrans français, il nous a fait le plaisir de nous citer quelques films documentaires qu’il affectionne et qu’il nous conseille de visionner :

Fifi hurle de joie de  Mitra Farahani
L’Âge Adulte d’Eve Duchemin
Des terroristes à la retraite de Mosco Boucault
Dayana Mini Market de  Floriane Devigne

A bientôt, avec le droit au baiser et au documentaire de création,

Marine et Agathe

Une réflexion sur « La situation du documentaire en France vue à travers le parcours du réalisateur Camille Ponsin »

  1. Bonjour,
    J’ai rencontré Camille lorsque j’étais à Nankin en 2003-2004. Il m’avait alors parlé de son film Ingénieurs, sherpas et boîtes de conserve et proposé de le regarder. C’est un film d’une très grande qualité et très intéressant, surtout du côté des sherpas.
    Je n’avais pas de nouvelles de lui depuis ce temps-là et je suis ravi de voir à quel point ce grand réalisateur a fait son chemin.
    Je lui souhaite une excellente continuation dans ce métier qu’il affectionne tant.

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