La tentative de Fuck Fame

Réalisation : Lilian Franck et Robert Cibis
Production : OvalMedia
Diffusion : ZDF

Diffusé au Casino Municipal le 27 janvier à 09h30.

Sélectionné dans la catégorie documentaire musical, Fuck Fame était originellement un scénario de fiction. Un scénario qui s’est révélé si proche de la vie d’Uffie, qu’il s’est transformé en documentaire lors de l’audition de la chanteuse pour le rôle principal. Les similitudes frappantes existant entre la trajectoire de l’artiste et l’histoire originelle de Lilian Franck ont fait basculé le projet. Fuck Fame est devenu un portrait, celui d’Uffie, star précoce et éphémère de l’électro de la fin des années 2000.
Filmée régulièrement par Robert Cibis depuis 2012, le film devait initialement retracer l’enregistrement du second album de la chanteuse. Les choix de vie d’Uffie l’ont menée ailleurs. Entre grossesses et dépressions, elle a finalement décidé d’arrêter sa carrière au cours du tournage. Une décision radicale qui a bousculé la dramaturgie du projet.

Un portrait baroque et trash

Anna-Catherine Hartley déchirée par une enfance difficile – car livrée à elle-même après la séparation de ses parents – glisse naturellement vers un « monde de la nuit » dépravé et destructeur. Sa rencontre avec un jeune DJ à seulement 15 ans l’amène à se produire sur scène. Sous le pseudonyme d’Uffie, elle connaît alors une ascension fulgurante, grâce à son personnage atypique et son lifestyle de jeune fille « dirty ». Intrigante et décalée, elle cristallise les fantasmes d’une jeunesse insouciante.

Mais comme une fatalité shakespearienne presque annoncée et évidente, sa vie dérape et lui échappe. Pour Uffie, prisonnière des tournées éreintantes, et tiraillée entre sa soif d’ivresse irrépressible et l’abandon de cette vie épuisante, commence une longue descente aux enfers. Elle erre, accompagnée de sa culpabilité – surtout après son premier enfant – dans les limbes de l’industrie musicale.

Jamais dans le jugement, toujours avec distance, les deux réalisateurs/producteurs livrent une analyse minutieuse d’un personnage bien plus complexe qu’il n’y paraît. Selon les propos de la réalisatrice, confiés lors d’une courte interview, le film traite du passage à la lumière, à la célébrité et à la dualité qu’elle engendre. Bête de scène, Uffie est une force de la nature bipolaire et complexée, rongée par l’eczéma qui va jusqu’à s’automutiler.

Malgré les consultations chez un psychologue déconcerté et désemparé, rien n’y fait : Uffie « le démon de minuit », le Mr Hyde qui habite Anna-Catherine reprend toujours ses droits. Enfermée dans le tourbillon d’une célébrité et d’une industrie de la musique qui a modifié son identité profonde, la fatalité semble faire son chemin.

Mais toujours en quête d’un paradis et de ce qu’elle appelle un espace sain et sûr, Uffie, contre toute attente, semble s’apaiser à la fin du film et, enfin, envoyer valser la célébrité. Elle se consacre sainement à ses deux filles et à sa nouvelle vie dans un équilibre qui paraît néanmoins fragile. Un doute persiste : Anna-Catherine est-elle définitivement débarrassée de son alter-ego ?

Un mélange déroutant entre fiction et documentaire

Les réalisateurs ont choisi d’intégrer des éléments de fiction au film. Certains souvenirs narrés par Uffie sont illustrés par des mini-reconstitutions. Ce basculement vers la fiction est parfois clairement identifié, comme lorsqu’on aperçoit la silhouette d’une actrice, jouant le rôle d’Uffie. Mais bien plus souvent, le spectateur a du mal à séparer le réel de la fiction. On reste circonspect devant une scène où deux ambulanciers, venus vérifier l’état d’Uffie, finissent par boire des cocktails très alcoolisés préparés par la chanteuse. Ce mélange de fiction et de documentaire n’est pas qu’un choix artistique. Il est également motivé par les conditions de tournage de Fuck Fame. Les réalisateurs ont filmé de nombreux moments de la vie d’Uffie, entre 2012 et 2017. Lilian Franck nous a expliqué que leur relation avec la chanteuse a été très changeante. Uffie pouvait parfois s’absenter du tournage alors qu’à d’autres moments, elle était prête à tout donner pour le film, comme déménager de Paris à Berlin. Il en ressort un film à l’image d’Uffie : complexe, troublant et fascinant.

Cette transformation de fiction à documentaire enchâsse le film dans un entre-deux qui amène le spectateur à questionner constamment la volonté derrière ces choix.
Les premiers plans indiquent déjà l’empathie et l’apitoiement que portent les auteurs sur le personnage d’Uffie, utilisant le montage alterné pour la comparer à une enfant jouant à se maquiller comme une grande. À certains moments, les enfants d’Uffie apparaissent avec le visage flouté, à d’autres ils apparaissent bien visibles, parce que remplacés par des acteurs. Les plans directs de la chanteuse naviguant péniblement dans son univers sont entrecoupés de scènes planifiées, répétées, jouées, où le cadre trop travaillé surprend et fait sortir le spectateur hors de sa contemplation. Le comique d’une séance entièrement jouée chez le psychologue tient plus au sentiment de malaise qu’il en ressort que des dialogues. En somme, telle Uffie, nous sommes guidés sur un fil de fer tout au long du film, la confusion rendant l’exercice extrêmement périlleux – et peut-être bien fatal.

Felix Chardinne
Ambre Dormoi
Jules Dubernard
Hugo Givort