Obon - 2018

Les documentaires animés, tendance moderne et convaincante

Les plus curieux ont pu trouver, en parcourant les films sélectionnés au FIPADOC cette année, quelques documentaires en partie ou totalement animés. Ces films, à la croisée des genres, ouvrent des possibilités inédites en termes de narration, de construction du récit ou de procédés de réalisation. Ils sont pourtant difficiles à financer, et peinent parfois à trouver leur public ; ceci explique notamment pourquoi ils s’avèrent être rares, mais précieux.

À travers trois courts-métrages et deux longs-métrages hybrides sélectionnés au FIPADOC, analysons l’utilisation de l’animation dans des œuvres documentaires, ses justifications et ses effets sur le spectateur.  

Les songes de Lhomme est un court-métrage français réalisé en 2019 par Florent Morin. C’est à l’intérieur du cabinet de curiosités du Docteur Lhomme que nous plonge le film. Ici, des milliers d’objets reflétant la culture et les traditions de contrées lointaines nous sont exposés. Chaque objet nous propulse dans un souvenir mit en image par ce qui semble être une photographie recopiée et en mouvement. Pourtant, le docteur n’a jamais quitté son cabinet. Ce film muet ne s’intéresse finalement pas à la collection mais plutôt à son effet sur le collectionneur. En faisant le choix de ne pas tourner en prise-de-vues réelles, le réalisateur souligne le caractère fantasmé de ces souvenirs. Néanmoins, plongé dans la jungle, la savane et la vie des colons grâce aux dessins et au travail remarquable de bruitage, le spectateur ne comprend la supercherie qu’à la fin du film, grâce à un carton explicatif. Si ce dernier agit comme une chute et oblige à repenser le film, il aurait été pertinent de le placer au début, afin de se concentrer différemment sur les images offertes. Le réalisateur nous offre plutôt un exercice de création visuelle, reléguant au second plan la narration.

Dans le court-métrage des réalisateurs allemands Andre Hörmann et Anna Samo, l’animation se justifie par d’autres aspects et renforce noblement la narration. Dans Obon, Akiko Takakura livre son témoignage touchant et plein d’humanité sur le bombardement d’Hiroshima. Étant l’une des dernières rescapées, elle débute son récit par des bribes de souvenirs de sa jeunesse et de sa relation avec son père, qui se révèle être le coeur du sujet du film. Cette relation sera en effet profondément modifiée par le drame. Ce témoignage aurait pu s’illustrer en prises de vues réelles, notamment grâce à des entretiens agrémentés d’archives. Mais ces dernières, vues et utilisées de très nombreuses fois, auraient appauvrie la sincérité et la profondeur du monologue d’Akiko. L’animation met tout d’abord en exergue la ressemblance physique entre Akiko et son père. Le dessin, coloré et naïf, contraste également avec la gravité des événements. Il permet de voir et d’écouter l’insoutenable. Le choix de ce dessin enfantin semble correspondre à l’état d’esprit d’Akiko juste avant la tragédie. Là où l’animation ravive les blessures de la jeune femme en utilisant des teintes rouges et jaunes éclatantes, elle adoucit les mémoires en montrant une Akiko âgée mais apaisée, dans une ville reconstruite et moderne. C’est ce film, touchant, accessible au plus grand nombre et d’une grande qualité artistique et narrative qui a remporté le prix du meilleur court-métrage au FIPA DOC cette année. Preuve indéniable que l’animation a tout à fait sa place dans le documentaire.

Affiche du film Obon (2018)
Obon (2018)

Le style d’animation se doit donc d’être adapté au discours. C’est le cas dans Sangro (I bleed), un film des réalisateurs Tiago Minamisawa, Bruno H.Castro et Guto Br. Sangro est la confession intime d’une personne vivant avec le VIH. Une nouvelle fois, les images accompagnent un monologue correspondant à l’introspection du narrateur. Plusieurs styles d’animation sont utilisés. Certaines scènes sont très figuratives tandis que d’autres sont la captation en prises de vues réelles d’un folioscope, révélant des visages et d’autres éléments du corps humain en mouvement. Le réalisateur intègre également des très gros plans de tableaux de Jérôme Bosch en y ajoutant parfois des éléments faisant références aux séquences figuratives du film. Ici, l’animation renforce l’émotion et l’empathie pour le narrateur et enrichit le discours. Elle permet de placer le curseur sur les émotions du narrateur, et non sur les faits, et guide notre attention sur l’intensité du témoignage et la précision des émotions décrites. Plongés au coeur de ses flots de pensées et de réflexions, les images constituent une danse, le monologue en étant la musique.  

Extrait du film Sangro (I bleed)
Sangro – I bleed (2019)

Le format du court-métrage permet d’offrir des œuvres intimistes dans lesquelles l’animation renforce la poésie. A l’inverse, lorsque l’animation est utilisée pour des longs-métrages documentaires, ce choix se justifie plus souvent par les procédés de réalisations mis en place.

Dans Cold Case Hammarskjöld, documentaire hybride réalisé en 2019 par le danois Mads Brügger, les 4 minutes d’animation peuvent sembler être de trop dans ce film mêlant archives, prises de vues réelles et entretiens. En effet, cette fresque retrace les six années d’enquêtes du réalisateur sur l’affaire de la mort de l’ancien secrétaire générale de l’ONU Dag Hammarskjöld, tué dans un crash d’avion en 1961. Cinquante ans plus tard, une investigation fait le lien avec les officines les plus cyniques du continent africain et l’ONU rouvre le dossier pour assassinat. Le film s’appuie sur des rencontres, des archives, des éléments de l’enquête et des séquences mettant le réalisateur en scène en pleine écriture du film. Les quelques minutes d’animation 2D en noir et blanc viennent quant à elles illustrer les événements pour lesquels il n’y a pas d’archives. Deux extraits d’animation dissimulés dans la première partie du film ne prennent leur sens qu’avec la séquence entière, intégrée dans la deuxième partie. Celle-ci nous permet de comprendre que les éléments animés correspondent aux événements dont on ne peut pas vérifier la véracité. Bien que son utilisation soit justifiée et pertinente, la multiplication des supports et des techniques tend à alourdir le film, dont le propos s’avère être en lui-même très complexe. 

L’autre long-métrage présenté cette année au FIPADOC est le projet d’impact Zero Impunity, réalisé par les journalistes Nicolas Blies et Stéphane Hueber-Blies en 2018. Synthèse d’une investigation commencée il y a six ans, le film dénonce les crimes sexuels en temps de guerre. Des siècles durant, les victimes de crimes de guerre à caractère sexuel ont souffert en silence des conséquences dévastatrices ; très peu ont osé s’exprimer face à des violences d’Etat ou de groupes armés. Ce film leur offre une voix et veut être un point de départ d’une mobilisation citoyenne plus large. Dans la lignée de Chris the Swiss, Samouni Road, Valse avec Bachir ou Le Procès contre Mandela et les autres, ce documentaire d’abord imaginé intégralement en animation, joue avec différents supports et différents esthétismes. Les 45 minutes d’animation concernent les résultats des investigations des journalistes de YOUPRESS. Le film a donc été réalisé en deux temps, les prises de vues réelles n’ont été tournées que plus tard, afin d’accompagner le programme digital sorti en amont du film. Le réalisateur justifie lui-même l’utilisation de l’animation par des choix esthétiques, afin de rendre le documentaire et le propos accessibles au plus grand nombre. Néanmoins, l’utilisation d’une enquête écrite au préalable ne permet pas aux réalisateurs de se rapprocher de nouveau des victimes ou des témoins, ce qui peut laisser le spectateur en dehors de ces témoignages. Cette distance ainsi que le trop grand nombre de cas énumérés rendent difficile l’immersion dans le propos global du film, pourtant d’une importance capitale. Les allers-retours entre l’animation, qui relate l’enquête, et les prises de vue réelles qui constituent les autres facettes du projet impact tendent à appauvrir le propos. Pour autant, l’utilisation de l’animation se justifie par le manque d’archives, la volonté des témoins de rester anonymes ou l’impossibilité de représenter en prises de vues réelles l’horreur des événements. Il aurait peut-être été préférable de laisser le projet impact sur le web afin de se concentrer pleinement sur les témoignages des victimes, en manque cruel de visibilité.

Extrait du film Zero Impunty
Zero Impunity (2018)
Extrait Zero Impunity
Zero Impunity (2018)

Ces deux-longs métrages démontrent la difficulté de mêler les genres esthétiques dans un même film. Ils prouvent néanmoins la pertinence du recours à l’animation, particulièrement quand il s’agit de retracer des événements non documentés par des archives. Il y eu une période où les reconstitutions en prises-de-vues réelles étaient beaucoup utilisées afin de recréer un univers, des souvenirs, allant parfois même jusqu’à faire appel à des acteurs. Aujourd’hui, l’utilisation de l’animation dans le documentaire semble prendre petit à petit le dessus sur les reconstitutions fictionnelles. Si l’animation est souvent rattachée à l’enfance, c’est parce qu’elle touche finalement tout un chacun ; source d’un plus grand spectre d’émotion, elle permet aux réalisateurs de libérer leur créativité et d’explorer l’univers des sentiments sans restriction. Si le documentaire s’attache à retranscrire le réel à l’écran, la pertinence d’une animation construite de toute pièce peut poser question. Mais l’animation réalise ce que le documentaire recherche in fine. Elle permet de rendre la parole à des victimes sans compromettre leur identité. Elle permet de libérer les sentiments humains les plus profonds et de les mettre en couleurs et en mouvement sur l’écran. Elle permet de retrouver la mémoire, de plonger dans le passé, d’apaiser les esprits. Le documentaire animé permet tant de chose et n’a pas fini de nous étonner.

Angèle Ropero & Clémentine Bouvet