Pitch au Fipa : Rencontre avec Claire Dixsaut

Précédemment sur ce blog, nous vous parlions de la formule du pitch pratiquée au FIPA, et de la volonté des organisateurs d’accompagner au maximum les projets, pour leur donner une vraie chance d’aboutir. Les porteurs de projet sont notamment entrainés à présenter leur film, la veille du grand oral. C’est Claire Dixsaut, en charge des stages de pitch à INA Expert, qui assure cette séance d’environ quatre heures. A noter que cette formation expresse est le fruit d’un partenariat entre l’INA et le FIPA.

C’est après sa séance, mercredi dernier, que nous avons rencontré Claire Dixsaut. Scénariste depuis quelques années, elle a d’abord endossé le rôle de producteur et de diffuseur chez Canal + et La Sept. Cette double casquette lui permet sans doute d’assister au mieux les auteurs dans la présentation de leur projet. Ses stages à INA Expert durent trois jours : une journée théorique et deux journées pratiques, pendant lesquelles ses élèves travaillent leur présentation sous différentes formes : pitch de durée variées, entretien one-to-one, question-réponse…

Le pitch, rappelons-le, est cet exercice délicat qui consiste à exposer son projet en une minute (dans le cadre du FIPA), avec l’objectif de séduire d’éventuels diffuseurs ou financeurs, invités par le festival. L’exercice effraie. Nous, Français, sommes peu habitués, peu enclins aussi à la performance orale. Pour nous, la rencontre du projet avec un financeur a lieu à l’écrit, avec le dossier type CNC d’une cinquantaine de pages. Aux États-Unis, le premier contact, c’est l’oral, c’est le pitch. La pratique est aussi dédaignée parce qu’elle est en décalage avec une approche française de l’œuvre, qui doit être subtilement et longuement décrite pour ne pas être trahie.

Or il ne faut pas perdre de vue que le pitch est une affaire d’efficacité pour le diffuseur et pour l’auteur, et pour garantir cette efficacité, il est essentiel que chacune des deux parties soit consciente des enjeux de l’autre. Les formations de Claire à INA Expert s’adressent ainsi autant à des porteurs de projets qui pratiquent le pitch qu’aux diffuseurs qui doivent savoir l’écouter.

Le pitcheur doit savoir que le diffuseur n’a pas carte blanche pour s’engager sur les projets les plus ambitieux artistiquement. Il est avant tout « l’héritier de contraintes ». Le diffuseur est le représentant à la fois d’une politique éditoriale, c’est-à-dire d’un objectif stratégique pour l’année, et d’une ligne éditoriale constante. La question qu’il se pose n’est donc pas « ce projet est-il le plus original/créatif/artistique ? », mais « ce film rentre-t-il dans mes contraintes ? ». Le pitch est un moyen de se rendre compte tout de suite de cette compatibilité.

Comment rendre compte, en soixante secondes, d’un travail élaboré sur des mois, voire des années ? Pour le porteur de projet, le pitch n’est pas simplement une performance orale, qui nécessite un travail sur l’aisance, l’attitude. C’est d’abord un gros travail réflexif sur le projet : il faut « revenir à ce qui est réellement important dans le sujet ». On peut penser que c’est évident, mais après un an de travail, insiste Claire, on ne sait plus. Le problème des pitcheurs, en particulier français, c’est la tentation de vouloir justifier l’intérêt du film, avant même d’avoir parlé du sujet : « on ne peut pas trouver un projet intéressant si on ne sait pas de quoi ça parle ». Autre écueil typiquement français, c’est la tendance au didactisme : vouloir trop expliquer, quand il faudrait créer des images dans la tête des gens. Le pitch est « une bande-annonce orale ». Ça veut dire, aussi, être capable d’imaginer quelles émotions le film fini suscitera chez ses spectateurs. « Difficile, quand on parle d’un documentaire animalier sur les marmottes », sourit Claire.

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Il faut dire, aussi, que le pitch est une pratique développée aux États-Unis, où la conception de l’histoire diffère de la nôtre, qu’elle soit synthétisée dans une présentation orale, ou développée dans un scénario. Le scénario n’est pas une œuvre, il n’est pas sacralisé. En France, on a tendance à dramatiser le rapport d’un auteur à son projet. Or un vrai scénariste n’est pas une tête de mule qui voudrait à tout prix réaliser le film qu’il a dans la tête. Il sait, au contraire, que « son scénario est un outil de travail pour soixante personnes ». Mais cette conception de l’auteur, appuyée par le fait qu’en France, la majorité des scénaristes sont aussi réalisateurs, est profondément ancrée dans notre culture. Elle a conduit, dit Claire, à l’évincement progressif du scénariste, par l’ensemble de l’industrie. Pourtant, elle insiste : l’histoire, c’est la base des contenus télévisuels ; les diffuseurs ont besoin de programmes pour remplir leurs cases. « Le scénariste, c’est l’homme-clé ! ».

Soyons donc tous conscients des enjeux du pitch : il ne s’agit pas de « réduire » (trahir ?) une histoire à trois phrases, mais d’organiser la rencontre d’un projet avec son diffuseur, dans l’espace de liberté que nous laissent les contraintes. Contraintes qui existent, existeront toujours. C’est parce qu’ils attachent beaucoup d’importance au scénario que les Américains ne s’émeuvent pas de devoir le résumer, le synthétiser, le modifier, le céder. C’est à cette vision paradoxale que Claire éduque ses élèves-professionnels.

Plus important encore, le pitch organise la rencontre de collaborateurs. Au-delà des contraintes éditoriales et financières, il présente l’avantage de remettre l’humain au centre du processus. C’est avant tout la rencontre qui permet de mettre un visage sur un projet, et de choisir avec quelles personnes on souhaite travailler. Car le propre de l’industrie audiovisuelle, c’est de mettre en contact une foule de personnes autour d’un projet. Si on pouvait ne compter que sur l’écrit, les films seraient des romans…

De cet entretien hautement stimulant avec Claire, voici donc les deux idées que nous garderons en tête : soyons humains, aimons nos scénaristes.