« Rançon », le prix des hommes

 

« … et le prix de l’homme fut déterminé par le prix des choses… » Saint-Just

 

Rançon, film documentaire dans la catégorie Prix du Public –  2017 – 94 minutes

Une coproduction ARTE et Little Big Story
Réalisateur : Rémi Lainé
Co-auteur : Dorothée Moisan
Productrice : Valérie Montmartin

Avec son film « Rançon » Rémi Lainé nous invite au coeur du système ultra secret et très juteux des compagnies d’assurance internationales, des négociateurs et des gangs en racontant les enlèvements d’anciens otages.

Avec les 30 000 enlèvements dans le monde chaque année, le business du kidnapping est un secteur économique très rentable pour ceux qui ont su en faire leur spécialité. Permis ce chiffre renversant, moins d’1% sont des enlèvements politiques ou terroristes. Seulement, quel qu’il soit, derrière chaque kidnapping existe une demande de rançon. Le documentaire « Rançon » nous mène de Londres à Paris, en passant par Abidjan, New-York, Copenhague, Kaunas ou encore dans tout le Venezuela, pays le plus dangereux au monde pour les enlèvements.

« Rançon » illustre son propos à travers deux affaires, celles de deux hommes : Kenny Cisneros et Jeppe Nybroe. Kenny Cisneros vit au Venezuela, là où se passe le plus d’enlèvements au monde. Sa famille, visée plusieurs fois par des kidnapping, décide de faire appel à l’avocat et ancien chef de la police judiciaire locale Miguel Dao pour libérer Kenny. Rémi Lainé nous fait alors suivre les principales étapes de l’enquête jusqu’à la libération, 39 jours plus tard. Jeppe Nybroe est un journaliste danois enlevé entre Aarsal et Yabroud, à la frontière libano-syrienne, en février 2014. Il restera captif pendant 1 mois et sera libéré grâce aux services d’un négociateur privé, mandaté par une compagnie d’assurance.

Comme nous l’explique très bien les différents négociateurs qui interviennent dans ce film, leur but est simple et clair : que l’otage soit libéré sans violence, le plus rapidement possible. Pour cela, une somme sera engagée – plus ou moins importante selon le client – qui doit rester absolument secrète, ces professionnels sont tenus à la confidentialité. Les Etats du monde interdisent aux citoyens de se prémunir du type d’assurance « kidnap & ransom », pour lutter contre la multiplication de ces crimes. Les assurés doivent donc souscrire leur contrat dans d’autres pays et rester les plus secrets possibles. Par leur produit d’assurance haut de gamme, les compagnies s’engagent dans le remboursement du montant des rançons, entre autres prestations possibles.

Autrefois réservées aux patrons des grandes entreprises mondiales, ces assurances ultra confidentielles connaissent depuis quelques années un essor incroyable, et s’ouvrent de plus en plus aux particuliers, aux journalistes, aux sportifs, aux personnalités connues, aux ONG, etc. Engagé dans un marché plus que lucratif, le commerce des otages profite donc autant aux gangs qu’aux assureurs.

Grâce à son film, Rémi Lainé montre bien que le business des enlèvements au Vénézuela est devenu systématique et ce, sans aucune distinction de classe sociale. « Vite fait, mal fait » disait le sociologue Roberto Briceno Leon, comme dans la plupart des régions du monde, l’enlèvement a évolué. Les gens les plus riches se sont barricadés et ont augmenté leur niveau de protection, aujourd’hui les ravisseurs ne cherchent plus une affaire qui leur rapportent beaucoup d’argent mais une multitude de petites affaires moins ambitieuses mais sur lesquelles ils sont sûrs de gagner quelque chose sans mal.

Les enlèvements ont donc un effet pervers sur la société vénézuélienne, ils creusent les inégalités sociales. Alors que l’homme riche pourra toujours régler sa rançon, l’homme pauvre doit donner tout ce qu’il possède pour payer sa libération et il ne peut plus vivre ensuite. La police, corrompue et impayée par l’Etat, ne protège plus la population et va parfois jusqu’à enlever des civils pour gagner un peu d’argent. Ce problème dépasse donc la simple criminalité, il est devenu un véritable business démocratisé.

L’idée de ce film fut pitché ici, au FIPA, il y a trois ans. Ceci montre bien les opportunités qu’offre le festival d’année en année. Intéressés par cette incroyable histoire, les diffuseurs étaient néanmoins sceptiques quant à la faisabilité du film. Par ailleurs, la BBC avait déjà essayé de traiter ce sujet sans jamais y parvenir. Valérie Montmartin et Rémi Lainé décident alors de se lancer dans l’aventure, malgré la perplexité des financiers.

Rémi a donc longuement travaillé avec sa co-auteur Dorothée Moisan, elle-même auteur du livre « Rançons, enquête sur le business des otages » publié en 2013. Ensemble, ils ont cherché un moyen de faire parler tous ces protagonistes, pourtant tenus au secret professionnel, et ainsi raconter le commerce très lucratif qui existe aujourd’hui dans certaines régions du monde.

Après avoir rencontré 3 négociateurs différents, Rémi trouva Miguel, l’avocat de Caracas qui accepta de le laisser suivre son enquête sur Kenny Cisneros, et le film était lancé.

Bien plus conséquent qu’un budget de film documentaire habituel, « Rançon » naitra de la volonté d’Arte, de la société Little Big Story et de tous les financiers, d’accompagner une histoire intense et différente. Ce film nous propose une plongée dans un monde secret où le cynisme butte sur la morale, où, au prétexte de la sauver, on évalue froidement le prix de la vie d’un homme.

 

Salomé Fleischmann