Rencontre avec Serge Moati : comment le débat télévisé a-t-il évolué en 10 ans ?

De l’émission « Ripostes » qu’il a animé sur France 5 de 1999 à 2009 à la télévision d’aujourd’hui, Serge Moati a un avis bien tranché. Retour sur une rencontre étonnante.

1) Pouvez vous brièvement présenter votre carrière à la télévision ?

Je suis entré à la TV juste après 1968, dans un bordel ambiant formidable propice aux entrées sournoises, à l’époque il fallait avoir des cartes de réalisateur décernées par une commission d’homologation mixte : syndicats et directions. Et comme je travaillais depuis l’âge de 17 ans en Afrique Noire, mes films ont été homologué. J’avais 21 ans. J’ai commencé à travailler tout de suite. Et comme c’était un bordel post 68,  personne ne m’avait demandé si j’avais déjà été assistant ou si j’avais exercé un autre métier. Alors j’ai pu tout de suite réaliser mon émission d’informations très connue à l’époque : « Cinq Colonnes à la Une », je me suis retrouvé à couvrir la Guerre du Vietnam, enfin une partie. C’était étonnant de se retrouver là.  J’avais montré mes films réalisés en Afrique aux producteurs de l’émission dans une salle de projection, et le projectionniste avait fait une erreur… Mais deux jours après on m’appelle pour me dire «  es tu libre pour partir au Vietnam ? ». Dès le début de ma carrière comme vous dites, enfin je dirais plutôt que c’est une série de hasards, j’étais tenté pour faire de la fiction. Tout de suite j’ai eu la chance de diriger des comédiens dans des petits modules qui s’appelaient les « 100 livres ».  J’ai pu comme ca expérimenter mon rapport avec les comédiens à l’Age de 22 ans. Puis après ma 1er fiction à 23 ans . A l’époque c’était important le prix de la critique à l’époque. Il y avait une vraie critique. Il y avait une regard sur la télévision, ce n’était pas il n’y avait pas cette machine à bouffer les images. Ce film à tellement marché qu’on m’a proposé de faire « Le pain noir », plus grosse production de l’ORTF à l’époque. C’est un vrai coup de bol. Puis ensuite je n’ai pas arrêté, 40 fictions, des centaines de documentaires…

2) Pour revenir à « Cinq colonnes à la Une », avez-vous été soumis à la censure ?

Non pas du tout, les producteurs étaient des gens suffisamment costaux pour faire des remparts formidables par rapport aux directions, donc non je n’ai pas eu de problème, et puis la Guerre du Vietnam qu’est ce qui peut être censurée ? Ils ne vont pas dire que j’ai inventé la Guerre du Vietnam ! La censure a été plus compliquée pour « Le pain noir ».

3) Comment ça s’est passé lorsque vous avez lancé l’émission « Ripostes » ?

Ce n’est pas une idée tellement originale, ce sont des personnes qui discutent autour d’une table. Mais ce n’était pas du tout une émission de débats politiques au départ. Ca s’appelait « Ripostes »  car quand un metteur se fait allumer par la critique, il « riposte ». Il se retrouve face à celui qui l’a attaqué. C’est ce dialogue là qui était au cœur du principe de l’émission. On a fait des maquettes, c’était catastrophique car les mecs devenaient tout de suite les meilleurs copains du monde. Ca n’avait pas de tenue. 2ème problème, le présentateur d’origine a été retoqué par la direction de la chaine. Cela m’a affecté car je perdais un an de contrat car j’étais producteur. Perdre 1 an de contrat ne m’amusait pas du tout. Je me suis retrouvé dans le bec dans l’eau, avec un mauvais concept et pas d’animateur. On était là au mardi pour le dimanche ! Mes partenaires me disent qu’il y a peut etre une solution : « c’est que tu la présentes ». Je n’avais jamais fait ça de ma vie évidemment, j’étais toujours derrière la caméra, pas devant. Et j’ai compris assez vite qu’il fallait faire un débat politique. Je me retrouve alors dimanche sur le plateau. J’ai été extrêmement mauvais, à la limite de la caricature, ce qui m’a finalement peut-être sauvé. Je ne savais plus de quoi on parlait, je ne comprenais pas pourquoi les gens s’engueulaient. Ca a duré comme ca 6 mois. Je voulais arrêter avant l’été, et puis ca a duré 10 ans. On a commencé en 1999, en 2001, au moment des World Trade Center, j’ai vu que ca commençait à marcher. C’est à dire qu’on a réagit très vite aux WTC, on a été très bons sur l’événement, et puis les gens se sont mis à me reconnaître dans la rue. Etonnant ! Ca m’a surpris, ca m’a fait plaisir car je ne suis pas du tout blasé, j’aime travailler pour des gens. Ca a fait prendre à ma vie un drôle de tour, car il n’était pas planifié que je devienne animateur !

Le plateau de Ripostes

4) Avez vous eu des influences dans l’exercice de votre métier d’animateur ?

J’aimais Pollack parce qu’il était insolent et Pivot car il était gourmand. Mais c’était plutôt Pivot dont je me sentais proche. La gourmande des idées des autres, l’envie de les faire parler, d’entrer dans leur imaginaire ou dans leur vérité à eux.

5) Avez vous pensé que votre émission était innovante ?

On ne dit jamais d’une émission qu’elle est innovante. J’avais l’impression de faire ce que je pouvais ! Lamentablement et laborieusement. Ce qui était innovant, c’était moi ! Une émission, c’est quelqu’un. Ce n’était pas la formule, des mecs qui discutent autour d’une table, ce n’est pas très innovant, tout le monde fait ca. Il y avait un ton qui a surpris, peut-être car je n’étais pas journaliste et que je posais des questions de citoyen. Je n’avais pas de connivences particulières avec les gens que j’interviewais, j’étais très heureux de les faire parler, et je n’avais pas idée de ce qu’ils allaient répondre. Je ne me disais pas « Tiens, il faut que je pose cette question parce qu’il faut la poser ».  Je posais des questions qui moi me paraissaient un peu intéressantes, un peu vraies, mais je ne n’attendais pas qu’ils répondent ce que j’avais voulu qu’ils me répondent.

6) Comment avez vous géré votre opinion politique ?

On est extraordinairement clivé. Tout le monde savait que j’étais et que je suis de gauche, et quand j’arrive sur un plateau, je ne suis pas de gauche, je ne suis pas de droite, je suis rien, juste un mec qui fait parler, je suis « Serge Moati » sur un plateau. C’est pour ca que j’ai pu recevoir la terre entière, sans jamais que les gens ne se sentent  blessés. Quand je sors du plateau, je redeviens citoyen, quand je fais l’émission, je deviens tout le monde à la fois. Très souvent, pendant l’émission je me dis « tiens il a raison », je me dis «  il est pas con ». Je suis vide, j’écoute, je réagis, je trouve toujours qu’il y a des parts de vérité qui sortent du camp opposé. Je me nourris de la parole des autres, et c’est une vraie curiosité. Je pense que le succès de « Ripostes » vient de la : le mec qui montre qu’il ne sait pas, qu’il est étonné qui réagit en citoyen, qui se marre. Et non pas en journaliste sachant.

7) Comment se passer la rédaction des questions, le choix des invités ? Quel rôle aviez vous dans la ligne éditoriale ?

Je la dirigeais. On définissait le thème dans des réunions de rédaction, de quoi va-t-on parler ? Et dieu sait que l’actualité est fertile ! Puis ensuite j’écrivais tout. Ca allait très loin, j’écrivais des « ha », des « ho », des « ha bon » ? Puis j’improvisais aussi. C’était comme une pièce de théâtre. Il y avait sur mon papier le nom des gens et les dialogues, enfin les questions ! Et puis il y a ce qu’on appelle les « billes », les « billes » sont ce qu’aurait dit les personnages en question, on coupe des dépêches de ce qu’il aurait dit sur un sujet à peu près voisin, on les met dans mon grand cahier. Ca me permet de dire à la fois «  vous avez déclarés il y a 10 jours le contraire de ce que vous êtes en train de me dire !  La je comprends plus rien ! ». Donc ca permet d’avoir ma trame, comme dans une pièce de théâtre, plus ce qu’ils ont dit par le passé, et la part d’improvisation. Donc je suis un des rares à écrire tout. C’est mon gout de la fiction, mon gout de la théâtralisation.

8) Y avait il des invités que vous n’aviez pas le droit d’accueillir ou au contraire des invités qui vous ont été imposés ?

Imposés, jamais. Plutôt dans l’autre sens. J’ai par exemple invité Tariq Ramadan, ce qui à l’époque ne se faisait pas ! Mais moi je trouvais ca important de l’avoir. La même chose pour Marine Le Pen ! Je trouvais très ridicule et inopérant de la diaboliser. Interdire, jamais. On pouvait me dire «  Je n’ai pas aimé ton émission. », mais jamais «  Tu n’aurais pas du inviter telle ou telle personne ».

9) Quelles ont été les réactions lors du lancement de l’émission dans le corps professionnel, et comment l’opinion a-t-elle évoluée ?

Vers plus de personnalisation, à la demande la chaine. Ils ont voulu que je me mette plus en scène, en faisant des éditos moi-même.  Une prise de parole personnelle pendant 2min30 tout seul, à dire ce que je pensais de l’actu. C’est la chaine qui me l’a demandé. Au départ c’était une émission ou j’étais assez en retrait, ils ont voulu ensuite que je sois plus présent. Moi ca m’allait, c’était un vrai travail d’écriture, ce qui m’intéressait.

10) Votre personnalité, était elle la force selon vous de « Ripostes » ?

Oui, en tout cas c’était quelque chose de singulier dans le paysage de l’époque.

11) Y a t il eu des émissions auxquelles vous avez pu vous comparer entre 1999 et 2009 ?

Non, pas de concurrence directe, ni même indirecte. Ca ne se ressemblait pas ! Vous avez par exemple l’émission « C dans l’air »,  je trouve ca formidable, mais ca ne ressemble pas du tout ! C’est très clair, très pédagogique. Ou « Mots croisées » pour qui j’ai beaucoup d’admiration, mais ca ne se ressemble pas, notre nature n’est pas la même. Tout ca n’est question de nature ! Ou vous avez comme concurrent, ce qu’on appelle l’ « infotainment », c’est à dire le mélange d’informations et de divertissement, « Ripostes » n’en faisait pas partie non plus, donc non j’étais plutôt seul dans mon genre.

12) Et le choix du direct a t il été motivé par un soucis de transparence ?

Il est difficile de faire de l’actu pas en direct. Imaginez le World Trade Center pas en direct, vous avez l’air fin !  L’idée est venue assez vite.

13) L’émission s’est arrêtée en 2009, c’est « Politiques » qui a repris la même case horaire.

Ca a été un grand étonnement pour moi, parce que d’après leurs chiffres on faisait 1 400 000 personnes environ par semaine. Parfois on faisait des pointes à 2millions, et en basse zone, 800 000. Donc grand étonnement ! Alors qu’on parlait du contenu de l’émission de l’année suivante, ils m’ont dit «  on a pris la décision d’arrêter « Ripostes ». J’étais comme un boxeur sonné. Je ne comprenais pas car la veille on avait eu une réunion sur le contenu pour l’année suivante. Donc grand étonnement, grande surprise, choc, et puis l’impression d’avoir été trahis. Quand même on prévient ! J’avais une équipe sur les bras à qui j’avais dit qu’on préparait la saison suivante. J’ai jamais su pourquoi ils ont arrêté, je n’ai jamais eu de discussions franches là dessus. Cela reste pour moi un mystère. Il y a surement eu des connotations politiques, mais je sais que Sarkozy n’a pas aimé que ca s’arrête. Ce n’est pas si simple. Peut etre y a t il eu des gens qui étaient agacés de ce succès là, lié au fait que je n’étais pas journaliste. Je ne faisais pas partie d’une confrérie avec la carte de presse, c’était un point important. Je pense que ca a du énerver les corporatismes internes de l’époque. Ce n’est pas une histoire de public car il était présent, politique je recevais tout le monde donc je ne pense pas non plus, je crois que c’était vraiment une raison personnelle, ma gueule devait déplaire à 2/3 patrons, à 2/3 syndicalistes corporatistes. Çela faisait 10 ans, 10 ans c’est long. Maintenant j’en parle tranquillement, à l’époque j’étais triste mais je n’ai pas voulu instrumentalisé l’arrêt de l’émission, je n’ai pas fait de déclarations publiques. Je me suis dit que ce n’était pas la peine, a près tout la télévision ne m’appartient pas, ce qui est vrai, j’ai le droit de faire ce qu’ils veulent. Je n’ai pas voulu en faire une affaire politique. Quand j’étais patron de chaine j’ai moi même arrêté des émissions donc c’est la vie !

14) Regrettez vous « Ripostes » ?

LCP  ce n’est pas la même formule. Ce qui me manque c’est le rituel du dimanche soir. J’ai toujours détesté les dimanches soirs, comme tout le monde. C’était le moment ou je rentrais à la pension. Donc j’avais une vraie angoisse le dimanche soir. Je regardais Anne Sinclair 7/7 qui m’aidait à passer au lundi. La chose qui m’a fait le plus de peine c’est de passer mon dimanche soir angoissé. J’en parle beaucoup dans mon dernier livre « Le vieil Orphelin ». L’angoisse qu’a pu susciter l’arrêt de « Ripostes ». J’ai eu le sentiment d’avoir été jeté, ce qui m’a rappelé ma condition d’orphelin.
« Cinémas », je n’avais pas le même rapport affectif, car j’ai moyennement aimé.  C’était le samedi alors que c’était le seul moment de la semaine ou je pouvais me marrer. Et le cinéma, je me suis aperçu que tu étais 10 fois plus fliqué que la politique. Car lorsque l’on dit du mal d’un film, c’est terrible. Les gens ne supportent pas la moindre inflexion critique. Alors qu’un homme politique c’est fait pour être entrer dedans. C’est pour ca qu’il n’y en a pas plus d’émissions de cinéma. Les gens n’ont plus besoin de l’avis des critiques pour aller voir un film. Ce qui est curieux ! Il n’y plus de débat autour du cinéma.

15) Aujourd’hui, selon vous, y a t il des émissions qui s’inspirent de « Ripostes » ?

Quelques animateurs m’ont dit qu’ils avaient beaucoup appris en regardant mes émissions, mais chacun adapte sa formule à sa nature. Je ne crois pas que ca a été remplacé, en tout cas pas par France 5 car les émissions successives se sont plantées à la suite de « Ripostes ».  Ni Demorand, ni Caroline Roux, personne n’en parle, ca n’a pas marché. Ca tenait à une nature de mec qui fait des gestes, qui en fait trop. Je ne fais pas exprès, je fais des gestes dans la vie.

16) Selon vous aujourd’hui y-a-t-il de grandes émissions de débat politique ?

« Mots croisés », « Cartes sur table », j’aime bien tout. La liberté d’expression est réelle, au même niveau qu’au moment de « Ripostes », ca n’a pas changé. Ce qui a changé beaucoup, c’est la banalisation du débat. Aujourd’hui on ne peut regarder une chaine d’informations continues sans avoir 3 débats par jour. Alors que quand j’ai commencé « Ripostes » on me disait : « Les débats, ca ne marchent pas ». Donc ça a singulièrement changé. Maintenant il n’y a que ça. C’est pour ça que j’ai changé la formule de « Politiques » pour ne par reproduire ces trucs là. Ça je trouve que c’est trop pareil partout ! Ça ne m’amuse pas de faire comme tout le monde.

17) Vous avez été directeur de FR3, comment avez vous perçu la dérèglementation des années 80 ?

J’ai été un enfant du service publique. J’y ai évolué. Je n’ai donc pas été fanatique de l’arrivée des chaines privées. Mon coté réactionnaire m’a été reproché, donc je me suis adapté comme tout le monde. Mais je trouve aujourd’hui qu’il y a trop de chaines, qu’elles font toutes le même boulot. Je ne pense pas qu’il y a eu d’âge d’Or du service public. Je pense que la complication est qu’est ce que doit etre le service public, et qu’est ce qu’il doit faire ? Je suis très ambitieux pour le service public. Je suis coproducteur avec la redevance, et j’ai envie de me dire je ne ferais pas ca comme ca. Le système capitaliste depuis la chute du mur de Berlin triomphe, ce n’est pas une ligne politique mais un système économique click here to find out more.

18) Quelle avenir pour le service public ?

Je pense le plus grand mal de l’influence des chaines privées sur le service public qui n’existe plus en tant que service public, ou pratiquement pas. Il y a trop d’émissions qui sont comme des chewing-gums de l’œil, qui n’ont pas d’existences. Tout se mêle ! Les rires dès que quelqu’un parle… C’est ridicule !

19) Des conseils pour devenir producteur ?

Le conseil c’est de s’acharner. Il y a tellement de hasard et de coups de bol ! Je n’aurais jamais rencontré le « Serge Moati » de l’époque ! J’ai commencé sans aucun piston. Je conseille aux jeunes de commencer sur le terrain, c’est la meilleure école.

Propos recueillis par Svetlana et Lisa.

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