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Bologne : une arrivée en péniche.

Parce que nous ne nous doutions pas qu’en Italie, un film en noir et blanc des années vingt en version originale sous-titrée peut encore déplacer les foules, nous sommes arrivés un quart d’heure avant le début de la projection, face à plusieurs centaines de chaises occupées, contraints de voir, par 37° C, assis sur les pavés engorgés de soleil, le chef d’œuvre de Jean Vigo tourné en plein hiver. Notre premier contact avec Bologne a donc été une contradiction sensuelle, entre l’odeur du pavé chaud et le noir et blanc glacé de l’écran de toile.

L’introduction de Nicolas Seydoux (Gaumont), Costantin Costa-Gavras (Cinémathèque française) et Margaret Bodde (The Film Foundation) a fait écho à la présentation des rushes de l’Atalante qui avait eu lieu quelques mois plus tôt lors de l’Orphan Film Symposium à la Cinémathèque française, où il a beaucoup été question du froid par lequel le tournage s’est déroulé. Des rushes où l’on perçoit la souffrance des acteurs, qui s’emmitouflent dans des couvertures dès la fin de leur scène, mais aussi les plans sur les arbres enneigés, sans feuilles et l’eau gelée, coupés au montage car la jeunesse de l’amour ne se représente qu’au Printemps et que Jean Vigo a voulu faire illusion. Même Météo France, autrefois Office national météorologique, garde souvenir des températures négatives de l’hiver 1933, survenu en pleine crise économique : « Sur la Seine, les glaçons sont si énormes que la navigation doit être interrompue entre Rouen et Paris, mais le fleuve ne gèle pas complètement. ».

Il y avait aussi la chaleur du public italien, celle dont on rêve lorsqu’on a vu Cinema Paradisio : son brouhaha, ses fumées de cigarettes, ses applaudissements, ses rires éclatant à tout moment et se propageant à toute l’assemblée.

A la nuit tombée, les premiers plans de L’Atalante inondent la Piazza Maggiore. Inonde, car c’est bien cela dont le film parle : une vague de beauté et de délicatesse, un noir et blanc sublime et des acteurs terriblement touchants. Si, comme l’explique Juliette, le visage de l’être aimé apparaît sous l’eau à celui qui ose y ouvrir les yeux, nous passons une heure et demie sous l’eau avec eux, les yeux grands ouverts, subjugués. 

Lorsque Juliette (Dita Parlo) épouse Jean (Jean Dasté), elle accepte de le suivre sur sa péniche, « L’ Atalante », et donc de vivre recluse avec son mari et l’équipage : le père Jules (Michel Simon, magnifique de tendresse), son mousse (Louis Lefebvre) et une famille de chats. Cette vie s’avère vite frustrante et compliquée pour Juliette, qui décide de s’enfuir pour découvrir Paris. 

Flottant dans un monde à eux, décalé de la ville et de la vie, comme dans un rêve, les habitants de « L’ Atalante » se détachent des contraintes du réel et Jean Vigo avec eux. Le réalisateur se libère du cinéma de son époque et avec lui, ses personnages. Si ce film est d’une délicatesse sans nom, il est aussi celui de la passion, de la fusion des corps des deux amants, fous amoureux. On notera ce sublime plan par surimpression, qui réunis les corps du couple séparé dans un même plan, leur permettant de se retrouver et de faire l’amour. Magique, c’est aussi le caractère de ce film : les plans de la mariée sous l’eau, rejoint par Jean sont légendaires. Dans une danse sous-marine tragique et sublime, les amants, les yeux ouverts, se réunissent sous l’eau, formant un couple fantôme éternel et emportant Jean Vigo avec eux.

Annabelle Le Gallou & Lucia Joncourt.

Un festival d’ombres et de lumières

La 31ème édition du festival Il Cinema Ritrovato est le reflet d’une ville atypique qui, sous certains aspects, existe toute entière à travers l’impression photographique.

 

cineteca di bologna festival cinema
Piazzetta Pasolini : lieu emblématique du festival, la place Pasolini regroupe les principales salles de conférences. On y trouve le marché du film organisé dans la bibliothèque ainsi qu’un petit café du cinéma.

 

En marge du Festival : un important patrimoine photographique

 

Si les trois pôles de la cinémathèque de Bologne sont des acteurs majeurs de la préservation et de la restauration du patrimoine cinématographique mondial, Bologne est aussi, et avant tout, une ville de photographie. De nombreuses boutiques et ateliers de photographie argentique et numérique perdurent dans le centre-ville, parfois depuis plus d’un siècle. En parallèle du festival, une exposition photographique est installée jusqu’au 30 septembre dans les sous-sols de la place principale. Celle-ci retrace l’histoire de la ville à travers un parcours mêlant histoire des techniques et témoignages artistiques et historiques. La scénographie de Bologna fotografata : tre secoli di sguardi (Bologne photographiée : trois siècles de regards) n’a rien à envier aux haut-lieux parisiens de la photographie que sont le Jeu de Paume et la MEP.

 

Bologne, ville de contrastes

 

sunset in italian street festival cinema
Via Pescherie Vecchie : en fin d’après-midi, des stries de lumière apparaissent dans les rues les plus étroites…

 

Bologne est une ville de lumière et d’ombre. Comme dans les villes du sud, les rues se veulent étroites et engorgées. Partant du centre historique, des axes plus larges recouverts d’arcades donnent aux voies piétonnes des tons zébrés fortement contrastés.

De nuit comme de jour, le public se presse pour un autre spectacle. Celui, tout aussi contrasté, des salles de projection du festival.

 

main avenue bologna festival cinema
Via Ugo Bassi : les grandes artères offrent de larges pans d’ombre. La température au soleil avoisine les 40 degrés…

 

projection lanterne cinema ancienne
Piazzetta Pasolini : la nuit, la lanterne du projecteur laisse s’échapper une colonne de fumée lumineuse…

De la même façon, la programmation de cette 31ème édition se veut hétéroclite. Les projections 4K contrastent ainsi avec les projections à la lanterne. La qualité de certaines restaurations (notamment celles du Kinemacolor datant déjà d’une quinzaine d’années !) parait désuète aux vues de l’imposante démonstration de force de ce début de festival : la projection d’une prise de vues d’Etienne-Jules Marey montrant la Place de la Concorde à la fin du XVIIIème siècle (numérisée l’année dernière en 13K).

 

screen on the main place bologna festival cinema
Piazza Maggiore : au centre de la ville, l’écran principal sur lequel les spectateurs ont pu assister à la projection numérique de Place de la Concorde, la prise de vues d’Etienne-Jules Marey récemment restaurée.

 

 

Le cinéma comme patrimoine photochimique et mécanique

 

Ici, les supports de projections sont multiples, tout comme les procédés utilisés. Ainsi, même si l’accent n’est pas mis sur cette pluralité de techniques, on ne peut tout de même, en tant que spectateur néophyte, qu’apprécier la multitude d’expériences qui s’offre à nous. Toujours tourné vers ses origines techniques tout en s’adaptant à un public baigné dans le numérique, le festival nous permet ainsi de voir le cinéma comme une mitraille de photographies, au bruit d’un rythme mécanique qui se fait aujourd’hui rare.

 

Précédentes éditions :

Il Cinema Ritrovato 2016

Il Cinema Ritrovato 2015

 

Article/Photos : Théo Dégranges

 

 

ALBERT SAMAMA CHIKLY, UN PIONNIER DU CINEMA TUNISIEN

Contemporain de l’invention du cinématographe, Albert Samama Chikly (1872-1934) est un pionnier du cinéma tunisien. Davantage connu pour ses deux films de fiction  Zohra (1922) et La Fille de Carthage (1924), son travail documentaire restait quant à lui inexploré. Avec la projection de plusieurs de ses films à la Cineteca et l’exposition de certaines de ses photographies à la Sala Borsa, Il Cinema Ritrovato exhume enfin ces archives dormantes.

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Concevoir la 3D, le grand écart ancien/moderne

C’est en 1953 que s’est tourné Kiss Me Kate. Ce dimanche soir, la cinémathèque de Bologne présentait la première comédie musicale tournée en 3D. C’est dans une sala Scorsese comble qu’on a pu mesurer le potentiel sensationnel qui a su à l’époque trouver un accueil chaleureux auprès du public conquis par la pièce de Broadway, écrite par Bella Spewack.
Est-il cependant nécessaire de souligner l’intérêt qu’apporte une 3D léchée à un film de danse, où les mouvements amples sont propices à la surprise qu’apporte le relief ?
On s’étonne d’abord de cette fantastique ingéniosité des arrières plans discrets mais qui donnent aux scènes de profondeurs de champs qui n’ont rien à envier à certaines productions moderne. De l’intelligence de séquences pensées pour le relief, pour une 3D qui a du sens, et non pour convenir à une mode.
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