Archives par mot-clé : FIPA2019

« Home Games » : une histoire entre Cendrillon et Maradona

Home Games est un long-métrage documentaire percutant qui nous plonge au cœur de la vie d’Alina, jeune footballeuse ukrainienne, prise dans les tourments d’une vie familiale chaotique. Abandonnée par sa mère, contrainte de prendre en charge son jeune frère Renaat et sa sœur Regina, elle est partagée entre sa passion pour le football et ses lourdes obligations familiales. Cette année, Alina a deux objectifs: intégrer l’équipe nationale d’Ukraine et inscrire pour la première fois son frère et sa sœur à l’école.

Home Games s’apparente au conte par sa forme et le traitement de ses personnages. Alina en fée, se battant jour après jour pour offrir à sa fratrie une enfance plus heureuse que la sienne en orphelinat est aidée par Babouchka, grand-mère charismatique face à Roman, le beau-père alcoolique et parasite. Réalisé par Alisa Kovalenko le film nous plonge au plus près de la vie de ses personnages dans une esthétique proche du cinéma direct. Un réalisme qui tranche avec sa narration proche du conte. C’est ce mélange qui fait la puissance de Home Games. Jamais pathétique, drôle et poétique, il brosse un portrait d’une Ukraine méconnue et de femmes courageuses.

Interview de Stéphane Siohan producteur de « HomeGames »

«La guerre a déclenché des énergies humaines qui sont des moteurs à film » 

En février 2014 Stéphane Siohan passe quelques jours à Kiev le temps de donner un cours sur le webdocumentaire. Alors qu’il est sur le point de repartir, à l’aérop@smartFipa, FUort, son téléphone sonne, le gouvernement vient d’ouvrir le feu sur les manifestants de la place Maidan et il est l’un des seuls journalistes français sur place. En quelques minutes son destin professionnel prend un virage inattendu. Il renonce à partir et à peine quelques minutes après avoir quitté l’aéroport, sur une aire d’autoroute en direction du centre-ville, il fait son premier direct avec RTL. Installé depuis dans le pays, il couvre l’actualité politique et sociale pour différents médias européens parmi lesquels Le Figaro, Le Temps ou Le Soir. Aujourd’hui, l’attention du monde s’est détournée de l’Ukraine, balayée par des vagues de sujets médiatiques. Pourtant, les accords de Minsk n’ont pas véritablement changé la nature de l’Ukraine, toujours en proie à de profondes mutations. Venu au FIPADOC pour présenter « Home Games » (son premier film en tant que producteur), au public français, nous le retrouvons dans l’espace Bellevue.

Comment êtes-vous passé de correspondant pour la presse à producteur de documentaires ?

« Dès mon arrivée en Ukraine, des contacts m’ont ouvert les portes de la nouvelle scène documentaire ukrainienne alors en pleine renaissance. En parallèle de mon travail de journaliste j’ai suivi de près l’ascension de ces jeunes réalisateurs avides de documenter l’état de leur pays. Je connaissais déjà Alina, (la réalisatrice de Home Games) et lorsqu’elle m’a demandé un jour en rigolant d’aller pitcher son prochain projet à sa place, je me suis pris au jeu. L’histoire de « Home Games » était si forte qu’on a remporté le prix The Guardian et une dotation de 12.000£. Problème, l’apport ne pouvait être remis à l’auteur, mais a une structure de production. C’est à cette occasion et pour encaisser le prix que j’ai créé East Road Film. »

De quelle manière les événements de février 2014 ont bousculé la scène cinématographique ukrainienne ?

« L’Ukraine a connu en 2014 une renaissance du genre documentaire. Historiquement, le pays était une terre d’expérimentation pour le genre au début du siècle, mais depuis de longues années, tous les les jeunes réalisateurs voulaient faire de la fiction ou de la pub. Maintenant, ils veulent tous faire du documentaire. Beaucoup de réalisateurs ou d’étudiants ont commencé à filmer de manière compulsive les événements qui se passaient dans leur pays. Il faut s’imaginer que la révolution de Maidan c’est l’histoire qui fait irruption dans leur pays. Les gens ont encore du mal à donner un sens à tous ces événements. C’est un pays sur des sables mouvants ou chaque jour se passe de nouveaux événements. Je vis dans un pays où je vois des histoires en permanence. La guerre a déclenché des énergies humaines qui sont des moteurs à film. Le conflit est le moteur du cinéma.
Cet essor s’est fait ressentir sur la scène internationale puisqu’en 2015, deux documentaires ukrainiens ont été sélectionné à l’IDFA (« Ukranian Sherrifs » et « Alisa in Warland » le 1er film d’Alisa Kovalenko) et un autre à remporté le prix à Dok Leipzig »

Par le passé, vous avez été impliqué dans le développement de plusieurs projets documentaires, qu’est-ce qui change dans la manière de produire un film en Ukraine ?

« En Ukraine, le rapport au documentaire est plus vital. Personne n’attend l’obtention d’une aide financière avant de commencer à filmer. La logique des ukrainiens c’est quand ils ont une idée de film, ils filment. Les réals se prêtent du matériel entre eux, ils se débrouillent très souvent sans le support des institutions. Les producteurs doivent suivre ce rythme et trouver des partenaires compatibles avec ces nouvelles temporalités. Impossible d’avoir le CNC par exemple, alors on se débrouille autrement, en multipliant les partenaires pour avoir la plus grande liberté possible et en réduisant les coûts, à l’international notamment. »

 

Jules Dubernard