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Pourquoi la France n’est pas prête pour les séries japonaises?

64, Yashiki Yotaro, Japon, 5 x 58’, NHK Japan Broadcasting Group

« Un kidnapping tragique, commis dans la 64e année de l’ère Showa revient hanter la police de Tokyo »

Encore un peu endormi, engoncé dans mon manteau et mon écharpe, je marchai vers le Cinéma « Le Royal » pour la projection d’une série que je croyais alors d’exception – une mystérieuse série policière japonaise titrée « 64 » ne peut être tout à fait mauvaise.

Passant un écriteau placé à l’entrée de la salle sur lequel on pouvait lire « Ici c’est un cinéma, ni pub, ni pop-corn », je souris, satisfait de prendre place dans une salle qui a encore des principes dans ce monde peuplé de brutes capitalistes. Après les quelques mots dans un français excellent – et quelques autres dans un anglais plus nippon – d’un représentant de la NHK dépêché à Biarritz pour l’occasion, les lumières se sont éteintes doucement et la projection du premier épisode de 64 s’amorça. Très vite, je sentis l’inquiétude gagner la salle : ce public d’esthètes frissonna longuement en contemplant le titre dont la police « Cambria » – heureusement oubliée rapidement après la sortie de Word 2007 – s’étalait en lettres blanches apposées en transparence sur les premières images…

Peut-être aurais-je dû, dès ce moment qui laissait présager le pire, évacuer la salle comme ce trentenaire parisien – aux pantalons de velours orangé et au bonnet vissé très haut sur son crâne (le Diable est dans les détails) – dont l’allergie aux polices de mauvais goût avait coupé court à tout effort de tolérance aux cultures barbares extrême-orientales. L’effroi parcourant encore la salle, la narration débuta : nous suivions ce vieux commissaire bourru – interprété par Pierre Taki, comédien raffiné – qui, à son corps défendant, se refusait à commenter une affaire d’accident de la circulation à des journalistes plus vindicatifs et policiers qu’Edwy Plenel un matin de Déclaration de Patrimoine.

Sans trop m’attarder sur l’image digne des pires caméscopes DV et la lumière Amour-gloire-et-beautésque, je me lançai tête baissée dans l’enquête. Tête baissée serait d’ailleurs exagéré, je relevais, déjà, assez régulièrement la tête, interpellé par des dialogues à l’efficacité stérile, peu mis en valeur par une direction d’acteurs qui semblait consister à répéter aux pauvres comédiens de hurler un texte comme si leur vie en dépendait. L’incompréhension me gagnant aussi rapidement que le sommeil, décision fut prise de faire une petite pause en m’allongeant en diagonale sur trois sièges – il n’y a guère qu’au cinéma que la longueur de mon corps me paraît démesurée. En rouvrant péniblement les yeux, je découvris le générique du premier épisode – toujours présenté en Cambria, soit dit en passant. En proie à une folle réflexion dont dépendait ma présence dans la salle pour cinquante-huit minutes supplémentaires, je me rhabillai rapidement, tranchant entre mon honnêteté intellectuelle d’étudiant et mon flegme parisien.

Ces considérations légèrement désagréables posées, il me semble important d’apporter une précision humaniste. Il y a fort à parier que cette série est un succès puissant au Japon et qu’un japonais n’aurait pas compris ma réaction de rejet par le sommeil. De toute évidence et ce n’est pas là une invention, l’art – dans lequel j’englobe hic et nunc beaucoup d’objets – est une affaire de codes: To have it or not to have it. Pour ma part, connaisseur peu éclairé de l’âme nippone – en dehors de la préparation du dashi/出汁, bouillon à la saveur umami/うま味 nécessaire à la confection d’une bonne soupe Miso/味噌汁 et de la rue Sainte Anne/聖アンナアベニュー, je suis plus cathare que japonais – je suis resté aux portes de 64. Est-ce pour autant dramatique que certaines formes de culture étrangère – là aussi j’englobe hic et nunc etc. – nous restent justement, étrangères? N’est-ce pas là, la beauté de lieux – physiques comme fantasmés, topos/τόπος comme khôra/χώρα – qui ne sont pas les nôtres?

Comme l’écrivait Léo Strauss, « Si tout se vaut, le cannibalisme n’est qu’une question de goût culinaire »… Pour ma part, je me contenterai, plus hypocritement, de dire que pour juger cette série, il faudrait en avoir vu tous les épisodes.