Une image du film "Tchétchénie, une guerre sans trace" réalisé par Manon Loizeau présenté au FIPA 2015 de Biarritz

Tchétchénie: l’envers du décor

 Grozny se situe à 4870 kilomètres de Biarritz. Coincé entre la Mer Noire et la Mer Caspienne, la capitale de La République de Tchétchénie compte 277 000 habitant. 277 000 habitants qui vivent dans la peur.

 Sous domination russe depuis le XVIème siècle, le peuple de Tchétchénie n’a cessé de se révolter. Ces révoltes se sont transformées en guerre. Armée russe contre indépendantistes tchétchène. En 1991, l’URSS éclate. La Tchétchénie saisie cette occasion pour revendiquer son indépendance. Ce n’est pas du gout de Moscou qui lance ses blindés à l’assaut de Grozny trois ans plus tard. En 1996, un accord est signé, les forces russes se retirent. De facto, la Tchétchénie est libre. Cette indépendance ne durera pas. Deux ans plus tard la guerre reprend. En 1998, les chars russes rentrent dans Grozny. La révolte est finie. 300 000 tchétchènes sont mort, soit un quart de la population. La Tchétchénie est à genoux, la Tchétchénie est russe.

 Manon Loizeau connait bien ce pays. Journaliste de formation, russophone, elle part au début des années 2000 rejoindre cette terre meurtrie. Clandestinement, elle filme la vie du peuple de cette nouvelle République de Tchétchénie. Grozny, chronique d’une disparition en 2003 et Naitre à Grozny en 2004 dépeignent le quotidien d’un peuple brisé par Poutine et son armée. Son président (pour ne pas dire dictateur), est la marionnette du chef de l’Etat russe. Parades militaires pour célébrer « le sauvetage de la Tchétchénie par Poutine », justice corrompue et enlèvements arbitraires d’hommes et de femmes accusés de terrorisme sont le quotidien des Tchétchènes.

 Dix ans après avoir réalisé ces deux documentaires, Manon Loizeau est reparti en Tchétchénie. Dans Tchétchénie, une guerre sans trace, elle tente de retrouver celles et ceux qu’elle avait connus. Tous ont peur de parler, tous ont peur de la répression policière. Cependant certains bravent cette peur et ont le courage de témoigner. Une femme parle de ces « hommes du président », sorte de milice privée, qui viennent parfois la frapper à la nuit tombée. Manon Loizeau retrouve aussi ces femmes, sans nouvelles de leurs enfants, de leurs frères ou de leurs maris. 15 000 hommes ont disparus depuis ces vingt dernières années. Seuls deux ont été retrouvés vivants. Depuis peu, le régime s’attaque maintenant aux femmes. La réalisatrice rencontre un couple âgé qui a perdu ses deux filles, enlevées et probablement tuées par des hommes du président alors qu’elles travaillaient dans une station-service.

 Le « président » tchétchène Kadyrov

Une image du film "Tchétchénie, une guerre sans trace" réalisé par Manon Loizeau présenté au FIPA 2015 de Biarritz
Une image du film « Tchétchénie, une guerre sans trace » réalisé par Manon Loizeau

 Kadyrov dirige la Tchétchénie depuis 2004. Il succède alors à son père, tué dans un attentat. Avec l’argent envoyé par la Russie, il reconstruit son pays et particulièrement Grozny, vitrine de la République de Tchétchénie. Ce président, qui ressemble plus à un chef de milice, inaugure des centres commerciaux, construit des gratte-ciels et participe à des danses traditionnelles dans la rue. Tout cela sous les yeux de son peuple descendu dans la rue pour l’applaudir car il y est contraint par la force. Ceux qui refusent d’obéir en payent souvent le prix fort. C’est le cas de cet intellectuel qui sera battu et mis en prison suite à un coup monté pour n’avoir pas suivi la ligne officielle du pouvoir.

 Grâce à une investigation poussée et des rencontres sur le terrain, Manon Loizeau réussit à gratter la couche de vernis posée par Kadyrov en Tchétchénie. Derrières les buildings et les grands boulevards flambant neufs de Grozny, toute une population vit dans la peur du président et de ses hommes. A travers des portraits poignants, la réalisatrice réussit à montrer l’envers du décor d’un pays qui prétend être une république mais qui n’est qu’une dictature sanglante. La guerre en Tchétchénie est peut être finie, mais Manon Loizeau nous montre qu’elle fait encore de nombreuses victimes.

 Léo Blanchard

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