Trois histoires de femmes et de restaurations

L’édition 2015 du Cinema Ritrovato est fidèle à sa réputation: riches en découvertes en tous genres et toutes époques!

Commençons par Insiang du cinéaste philippin Lino Broca, sorti en 1976 et 25ème film restauré par le World Cinema Project, fondation créée par Martin Scorcese qui a pour but de préserver les cinématographies menacées de disparition et les restaurer pour leur donner une seconde vie. Ce film philippin montre l’efficacité et la pertinence de ce programme: un véritable chef d’œuvre dont j’ignorais l’existence et que j’ai découvert avec un immense plaisir!
Insiang, une jeune femme philippine est courtisée par de nombreux hommes qui lui font une cour assidue. Cette découverte de l’amour et de la sexualité se fera cependant par un viol par l’amant de sa mère, qui n’a en réalité d’yeux que pour la fille. Celle-ci se vengera de cette mère étouffante et envahissante en acceptant les avances de son amant et en provoquant une jalousie mortelle qui aboutira au meurtre de l’amant commun par la mère. Insiang reprend ainsi le pouvoir sur sa vie et son destin dans un pays dont les couches populaires sont gangrénées par le chômage, les attouchements, les viols, la violence et l’alcool. Un constat inacceptable pour le régime Marcos qui en a édulcoré la fin et a fait en sorte d’entraver sa distribution.
La force du film réside dans son économie de moyens drastique (14 jours de tournage et 6 de montage et mixage), mais surtout  dans ses acteurs exceptionnels et l’efficacité du récit qui amène au drame final dans une tension intense. La scène d’ouverture présente l’égorgement de cochons dans un abattoir. Une scène d’ouverture  que l’on  interprètera à volonté…
Mais avant tout, on est marqué par la réflexion sur la condition de la femme philippine dans une société qui peine à se libéraliser. Condamnée à la violence physique et/ou morale des hommes, Insiang, jeune femme attirante et intelligente finit par se rebeller en montant les hommes entre eux et sa mère contre son amant violeur. Diviser, non pas pour mieux régner, mais simplement pour survivre et s’épanouir. Un film féministe juste, une belle leçon d’humanité et de cinéma.

Dans un tout autre genre, Jon Wengström de la SFI (Svensk Film Institut), a présenté (parmi d’autres court-métrages mettant en scène Ingrid Bergman) une adaptation télévisée par le réalisateur suédois Gustaf Molander parue en 1967 de la nouvelle de Guy De Mapassant, La Parure. Ce fut là aussi une très agréable surprise! Une adaptation fidèle, à la mise en scène classique mais efficace, d’une histoire qui est de toutes façons intemporelle, bien qu’écrite en 1884  etque je vais vous rappeler sommairement. Mathilde, femme d’un commis du ministère public et sans le sou est invitée à une soirée de gala organisée par le supérieur de son falot mari. Pour se distinguer et mettre en avant sa beauté, elle décide d’emprunter à sa riche amie Hélène un magnifique collier (parure) qu’elle égare sur le chemin du retour. Prise de remords, elle décide de remplacer le collier de son amie sans la prévenir, obligeant le couple à s’endetter sur 10 ans et à vivre dans la misère. Elle découvrira, après avoir fini de rembourser et avoir endurer de rudes épreuves, que le collier de son amie était un faux et ne valait presque rien.
Gustav Molander sait mettre en scène Ingrid Bergman: la beauté de Mathilde décrite si longuement par Maupassant et son rayonnement durant le gala sont fidèlement retranscris. L’élégance naturelle de l’actrice magnifiant les mots de l’écrivain normand. La dégradation morale et physique du couple est tout aussi fidèle aux mots: le mari travaille sans relâche pour réparer la faute de sa femme tant aimée au point d’en vieillir prématurément et Mathilde qui rêvait d’une vie mondaine et extravagante, qui semblait tant lui sied, finit à genoux pour faire des ménages.
La morale de l’histoire qui consisterait à prouver que l’orgueil et la vanité peuvent vous être fatals tend à être remplacée par la cruauté du destin où l’envie si naturelle de cette belle femme de briller en société paraît justifiée, tant son mari la néglige en l’obligeant à rester s’occuper des tâches ménagères alors qu’elle aspire, de façon évidente, à une vie meilleure. Une Madame Bovary bis, en somme. Le fameux dénouement dans lequel Hélène révèle à Mathilde que ses 10 ans de labeur furent vains, est tout aussi réussi, Ingrid Bergman réussissant à parfaitement faire ressentir au spectateur l’immense douleur et humiliation que ressent son personnage, ainsi que le poids de la punition pour son mensonge.
Autre point de vue que Broca et autre époque: la femme, être de  paraître par excellence et plus-value de l’homme pour briller en société est punie, avec son mari, pour avoir voulu améliorer son apparence et être au centre de l’attention. La morale de l’histoire est sujet à débat, mais il n’en reste pas moins que Maupassant introduisait aussi l’idée que la pression sociale sur les femmes les obligent aux pires humiliations. L’homme, de son côté, n’avait guère besoin de parure, comme si la femme se devait être belle pour être remarquée et non juste intelligente et de bonne compagnie. D’autant que du mari et de la femme, c’est bien la deuxième qui a de la conversation et de la prestance, le premier s’avérant un homme médiocre, sans ambition et transparent. Pour un tel homme, une femme si belle et si brillante ne peut être qu’un adjuvant pour exister en société. Le spectre d’Emma Bovary est toujours bien présent. En résumé, entre homme et femme, deux poids, deux mesures qui poussent à la réflexion.

Troisième révélation du festival sur ces dernière 24 heures: la projection de Little Eve Edgarton de Robert Leonard, réalisé en 1916, adapté de la nouvelle éponyme d’Eleanor Hallowell Abbot. Le film était présenté dans une version restaurée par les Archives Françaises du Film avec cartons en français. L’accompagnement au piano en live était assuré par Gabriel Thibaudeau pour le plus grand plaisir de la salle qui l’a chaleureusement applaudi.
Eve Edgarton est une jeune botaniste introvertie qui vit avec son père et son fiancé John (qu’elle déteste) dans la jungle pour leurs recherches et n’a jamais connu l’amour. Elle s’est éprise de Jimmy, un coureur de jupons jugé peu intelligent par son père, mais prêt à tout remettre en question pour l’amour d’Eve et laisser tomber ses mauvaises habitudes. Il tombe amoureuse d’elle lorsqu’elle change d’apparence passant d’une scientifique à lunette mal accoutrée à une splendide jeune femme de laquelle tous les hommes sont soudain épris. Elle finit par se fiancer avec Jimmy après maintes péripéties et l’acceptation par son père de son amour véritable et de sa libération des carcans que celui-ci lui avait imposé pendant de nombreuses années.
Ce film, à la réalisation surprenante et à l’humour toujours efficace, est un véritable délice. Le film, issu d’une nouvelle écrite par une femme, est une ode à l’émancipation du joug paternel, la preuve qu’une femme intelligente peut être douée dans son domaine tout en  étant féminine grâce à l’aide de ses amies et se fiancer avec un homme qui n’est pas de son milieu social. On pourrait interpréter son « relooking », comme on dirait aujourd’hui, à un acte sexiste où l’apparence prime sur l’intelligence. Cependant, il ressort que ce changement d’apparence n’entrave en rien la carrière de botaniste de la jeune femme qui, au début du film, humilie son père et son fiancé par ses connaissances plus approfondies que les leurs. Elle n’est pas « corrompue » par sa nouvelle apparence. Un message positif pour un film qui a presque 100 ans, d’une modernité surprenante tant dans son discours que dans sa mise en scène. La victoire d’Eve qui finit par triompher de tous les hommes qui l’entoure est tout à fait savoureuse et donne le sourire.

J’ai réuni ces trois films récemment restaurés pour montrer que le cinéma a un message à faire passer, il est le reflet d’une époque, de techniques cinématographiques, de sensibilités artistiques variées et de discours tout aussi hétéroclites. Cependant, ces trois films de trois continents et trois époques différentes donnent chacun une vision de la femme et de son époque, tantôt novatrice, tantôt plus conservatrice. Ils mettent en scène trois actrices qui  n’ont pas toutes accédé à la postérité mais m’ont profondément touché. La restauration des films est un acte nécessaire pour nous faire découvrir ces points de vue. Insiang était voué à la disparition sans le World Film Heritage. Le son reste atteint d’un bruit métallique inévitable sur les sons les plus aigus, mais il ne gâche en rien l’efficacité et la compréhension du récit. La Parure a bénéficié d’un travail de restauration remarquable et équilibré. Little Eve Edgarten a été restauré au mieux, certaines séquences restant très marquées par une décomposition de la pellicule, mais là aussi sans incidence sur la compréhension du récit. Restaurer les films n’est donc pas qu’un acte technique, car même imparfait, il permet d’offrir à un nouveau public des films qui se seraient perdus dans les limbes de l’histoire du cinéma. Le festival, permet quant à lui de réunir ces films pour les voir dans des conditions idéales et aussi les comparer entre eux. Ces parallèles sur la représentation de la femme n’auraient pas été possibles autrement.

Antoine Menou