Un sériphile à l’honneur, entretien avec Carl Joos

Entretien avec Carl Joos, membre du jury du prix des séries pour le FIPA 2015.
Né en 1961, Carl Joos fait d’abord des études de linguistique et de publicité avant de commencer à écrire des scénarios de fiction. Depuis 20 ans maintenant, il écrit des scénarios pour le cinéma et la télévision. Il est notamment l’auteur de Alabama Monroe nominé aux Oscars et de la série Cordon.
Il nous parle ici de son rôle de juré, de ses goûts en matière de série, ainsi que de son travail de scénariste.

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Y-a-t-il un pays qui ressort dans la sélection ? On trouve beaucoup de séries britannique, alors que le focus se fait sur l’Australie cette année.

Pas spécialement. Pourtant, c’est vrai qu’on ne trouve pas vraiment de séries françaises, si ce n’est Les Témoins. C’est peut-être parce que les chaines veulent garder l’exclusivité avant que la série soit diffusée.

Mais la série Tjokare an vatten par exemple a été racheté par Arte et sera diffusée à la fin de l’année ?

Oui mais une série française diffusée en France. La chaine suédoise a déjà diffusé cette série. Les chaines ne veulent pas qu’on leur prenne la première. C’est différent avec le cinéma par exemple.

Y-a-t-il une volonté de choisir des séries européennes plutôt que des séries américaines (puisqu’on voit que seul Kingdom représente les Etats-Unis dans la catégorie des séries) ?

 Nous ne sommes pas au courant de la politique des sélectionneurs.

Qu’attendez-vous d’une série ? Sur quels critères la jugez-vous pour faire votre choix ?

Il y a beaucoup de prix à décerner : prix du scénario, meilleur acteur, meilleure actrice, meilleure musique… alors les critères sont différents pour chaque série. En général, je n’ai qu’un seul critère, ais-je envie de voir l’épisode trois. A partir de ça, on va réfléchir sur la raison pour laquelle on veut absolument voir l’épisode trois en sortant ! Pour moi, la principale raison c’est les personnages. Ce sont devenus mes amis pendant ces deux épisodes. Est-ce que j’ai de l’affection pour eux ? Est-ce que je me suis attachée à leurs destins ? C’est le critère qui prédomine les autres. Les personnages c’est la somme de toutes les décisions qu’ils prennent, de la ligne complexe du scénario et du montage. Un film ou une série se raconte trois fois, dans l’écriture, dans le tournage puis dans le montage. Souvent, le montage ne ressemble pas à ce que l’on pensait. C’est vraiment une reconstruction de l’histoire. Avec Cordon, j’ai passé deux mois dans la salle de montage avec le réalisateur, le monteur et le producteur. C’était la première fois que j’étais en montage pendant tout le processus, et on se réalise comme écrivain. C’est une étape extrêmement importante.

Êtes-vous un grand spectateur de série personellement ?

Je regarde énormément de série. J’ai deux filles d’une vingtaine d’année, elles étudient, et lorsqu’elles reviennent le weekend on peut regarder 4, 5 épisodes ensemble. Même dans la semaine, je ne me couche jamais sans avoir vu l’épisode d’un de mes coffrets. Il y a certaines séries pour lesquelles j’attends un an. Il y en a tellement ! Je regarde des séries françaises, américaines ou scandinaves.

 Vous avez une série préférée ?

Mes séries préférées de tous les temps sont The Wire, et Deadwood. Deadwood raconte comment l’ouest des Etats-Unis est mort. La série s’est arrêtée à cause du manque de spectateur. J’aime beaucoup The Wire aussi… Mais il y en a tellement ! En ce moment, je regarde Boss. C’est une série avec Kesley Grammer, qui joue dans Frazer. C’est son premier rôle sérieux et c’est impressionant.

 Vous arrivez à vous mettre d’accord dans le jury ?

En tout cas, on se met d’accord sur ce qu’on aime pas. Sur ce qui est très très bon aussi. C’est sur le milieu que les avis divergent.

 Et avez-vous eu un coup de coeur parmi les séries du FIPA ?

Je ne sais pas si je peux vous répondre. Nous n’avons pas encore vu toutes les séries. Mais ce sera sans doute la série qui aura le prix.

Par rapport au discour d’introduction, vous trouvez que des prises de risque ont été prises dans les séries ?

Oui, on a eu des choses assez différentes ! Hier, nous avons vu la série israëlienne Zagouri Empire qui est une comédie, non pas de 20 mins, mais dans les 50 mins. C’est assez rare. Ça ne commence pas du tout comme une comédie. Au départ, on voit un personnage couvert de sang qui dit « Je suis Oeudipe, j’ai fait un long voyage, on m’a éloigné de mon village pour que je ne réalise pas mon destin, mais ça n’a pas fonctionné ». On ne s’attend pas à ce que ce soit une comédie. Et puis la séquence d’après, la même personne est dans l’armée israëlienne en train de se préparer à la bataille, alors on pense vraiment que ça va être sérieux. Et puis, cela devient une comédie. Mais il n’y avait rien au début qui laissait présager cela ! En plus, il me semble que la durée que l’on attribue habituellement aux drames (plutôt long) ou aux comédies (plutôt court) est naturelle. C’est très difficile d’avoir un arc narratif qui permettrait de plonger le spectateur dans un mode où il peut rire pendant une heure. Il y a des moments où ce n’est plus drôle. Je ne veux pas rire pendant 50 minutes. Il faut une histoire bonne en soi, à laquelle bien sûr on peut ajouter un niveau de comédie.

Une série a été choisi pour faire l’ouverture, une autre a reçu le FIPA d’honneur. Vous pensez que les séries ont un rôle important aujourd’hui à la télévision ?

Absolument, c’est vraiment une explosion. Il y a dix ans, j’étais en Amérique pour un échange, il propose un programme pour des auteurs, réalisateurs ou producteurs (une dizaine par année), et on peut aller dans les writer’s room, les studios, les salles de montage. On voit toute la fabrication des séries. J’ai pu parler avec le créateur de 24h chrono, ou bien de CIS. J’ai vu la writer’s room de The Shield.

A CIS presque tout le monde disait : « serialisation is dead » (« il n’y a pas d’avenir dans les séries »). Ils ont fait l’analyse, et ont vu que les américains ne souhaitaient plus les rendez-vous hebdomadaires devant leurs postes de télévision pour voir leurs programmes. Cela ne correspondait plus au train de vie, ils voulaient une histoire qui se termine en une fois, et cela quand ils voulaient, quand ils avaient le temps pour pouvoir faire ce qu’ils souhaitaient à côté. La preuve c’était que CIS avait fait des spin-offs qui avait très bien marché. En fait, ils en ont conclu qu’on ne pouvait plus faire d’histoire qui s’étendait sur plusieurs épisodes ou saisons. Mais bon, le contraire a été démontré.

Pour moi, qui écrit des films, mais en tant que spectateur également, ce que j’aime dans une série c’est le fait de pouvoir m’investir plus, de découvrir plusieurs intrigues simultanées.

Y-a-t-il une différence d’écriture justement entre un film et une série ?

C’est tout à fait différent. Pour la série que je viens d’écrire et pour Cordon, j’étais seul. Mais j’ai déjà été dans une writer’s room. Je faisais un épisode, ou un autre mais je n’étais pas là tout le temps. On propose une histoire, on a une réunion d’une heure où on nous demande pourquoi cette histoire, et puis on la prend ou non.

Dans une série historique où j’ai travaillé sur la première guerre mondiale, nous étions quatre. On a écrit tous ensemble avec des tableaux pour diviser l’histoire. On écrivait aussi chez nous personellement et on se voyait ensuite pour discuter. C’était vraiment un travail d’équipe. Personnellement, je préfère travailler seul.

 Propos recueillis par Julia Fernandez et Alice Caputo.

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