« Utiliser des procédés narratifs exigeants c’est prendre le risque de perdre le public. » Euros Lyn

 Entretien avec Euros Lyn, réalisateur de Happy Valley

Présent au FIPA à l’occasion de la projection des deux premiers épisodes de la série Happy Valley, Euros Lyn, réalisateur gallois ayant travaillé sur de nombreuses séries TV britanniques, revient sur son parcours et son travail sur la série.

Catherine Cawood, l'héroïne de Happy Valley (Sarah Lancashire)
Catherine Cawood, l’héroïne de Happy Valley (Sarah Lancashire)

Vous avez précédemment travaillé sur de nombreuses séries aux succès public et critique incontestables : Broadchurch, Doctor Who, Sherlock… Comment situez-vous Happy Valley dans votre carrière ?

Euros Lyn : j’essaie toujours de faire des choses nouvelles et différentes, et réaliser un thriller dramatique était une première pour moi. C’était aussi très enthousiasmant dans le sens où, lorsque vous faites une œuvre à succès, tout le monde attend que vous refassiez la même chose par la suite. Avec Happy Valley j’ai eu l’opportunité de pouvoir raconter de nouvelles histoires. Ce n’est pas une série policière à proprement parler, c’est une histoire de vengeance où l’on retrouve la figure du good cop, une justicière qui doit affronter un ennemi surgi de son passé. L’héroïne, Catherine Cawood, poursuit l’homme responsable du suicide de sa fille, et il est clair que les trajectoires de ces deux personnages vont aboutir à une confrontation violente, comme dans un western.

A l’issue de la projection, vous avez cité The Wire (série policière dramatique créée par David Simon, diffusée de 2002 à 2008) qui est un modèle du genre policier et une référence en matière de série TV de qualité. Aviez-vous la série en tête lorsque vous avez réalisé Happy Valley ?

Ce qui intéressant avec The Wire, c’est la puissante authenticité de sa retranscription d’un lieu, et c’est une qualité que nous voulions retrouver dans Happy Valley. L’histoire que nous y racontons dans le comté du West Yorkshire en Angleterre pourrait très bien se produire dans la réalité, tout comme The Wire se base sur des faits réels observés dans la banlieue de Baltimore aux Etats-Unis. Mais Happy Valley est une série grand public, diffusée sur la chaîne familiale  BBC One: c’était le moyen pour nous d’attirer le plus large public possible, pour ensuite lui en mettre plein la vue. Si nous avions utilisé des procédés narratifs plus exigeants ou trop réalistes, nous aurions pris le risque de perdre une partie du public.

Quel genre télévisuel vous a le plus stimulé au cours de votre carrière?

Je n’ai pas de préférence. J’ai travaillé sur beaucoup de genres différents : science-fiction, policier, thriller, drame familial, et pour moi la qualité principale de ces genres ont en commun à mes yeux est leurs personnages. Peu importe le genre d’une œuvre, ce qui plaira toujours le plus au public ce sont les gens, la manière dont ils sont représentés, ce qu’ils ressentent et la qualité de leurs interactions.

Vous avez également réalisé un épisode de la série de science-fiction Black Mirror en 2011, 15 Millions de Mérites. De quelle manière avez-vous abordé la réalisation pour cette série noire et dystopique, dont chaque épisode est une histoire à part entière ?

Charlie Brooker (créateur et scénariste de la série) m’a envoyé le script et j’y ai trouvé beaucoup d’intérêt. D’une certaine manière, c’est l’épisode le moins réaliste et le plus métaphorique de la série, dans un monde futuriste où les gens passent leurs journées à accomplir un travail dépourvu de sens pour gagner des « mérites », sorte de crédits virtuels qui sont dépensés dans une consommation aliénante de divertissement et de pornographie. Les épisodes de Black Mirror sont de puissantes métaphores de la société contemporaine, et les questions que Charlie Brooker pose en trame de fond sont très existentielles, tout le monde peut s’identifier aux sujets abordés. C’est pour cela que la série peut parfois être difficile à regarder : aucun épisode ne se conclut de manière optimiste !

A propos du rapport entre scénariste et réalisateur, on constate qu’il y a une grande différence entre la France et le Royaume-Uni dans la manière d’écrire une série. La France est encore ralentie par l’influence de la politique des Auteurs, héritage de la Nouvelle Vague selon laquelle le réalisateur est le seul auteur d’une œuvre. En Angleterre c’est le contraire: les showrunners et scénaristes sont mis au premier plan, tandis que les réalisateurs restent dans l’ombre. Comment vous situez-vous par rapport à cela ?

C’est une très bonne question. En tant que réalisateur, je suis très respectueux des scripts qu’on me donne, et mon devoir est de les honorer du mieux possible. Je crois aussi qu’un showrunner, à de rares exceptions où il va cumuler les casquettes de réalisateur et de scénariste, ne peut pas réaliser sa série lui-même. Un de mes amis réalisateurs a inventé le terme de « monkey directors » pour qualifier les réalisateurs employés par un showrunner pour exécuter docilement leurs consignes au moment du tournage, sans jamais leur demander leur avis ni même prendre le temps de créer des liens artistiques avec eux. Or je pense que pour obtenir un bon résultat, il est très important que ce travail soit le fruit d’une véritable collaboration entre les deux. Même si je respecte le travail du showrunner, en collaborant avec lui je vais pouvoir apporter ma vision personnelle à la réalisation. Même si le showrunner aura toujours le dernier mot dans le cas où nos points de vue divergent, je n’ai pas l’impression que cette relation diminue ou dévalorise ma contribution à une œuvre.

Sarah Lancashire, l’actrice principale de Happy Valley, est impressionnante. Comment l’avez-vous choisie ?

J’avais travaillé avec elle sur une autre série, Last Tango in Halifax, mais auparavant je ne l’avais jamais rencontrée. Au Royaume-Uni, c’est une actrice très populaire car elle a joué dans le soapCoronation Street dans lequel elle incarnait un personnage très apprécié. On perçoit souvent un certain mépris envers les acteurs de soap opera, les gens ont tendance à penser que leurs rôles sont plus superficiels, ce qui est faux bien évidemment. Au cours du casting pour Last Tango in Halifax, Sarah est apparue comme une évidence. Cependant au tout début, elle et moi ne nous entendions pas très bien : elle avait une vision bien spécifique du personnage qu’elle devait jouer, en opposition totale à la mienne, ce qui a entraîné quelques confrontations. Heureusement cela s’est vite dissipé et nous sommes devenus amis. Lorsqu’on travaille pendant plusieurs années avec la même personne, la relation de confiance qui s’établit est inestimable, en particulier pour les acteurs. C’est en commençant à filmer que l’on découvre les personnages pour la première fois, d’où la nécessité pour l’acteur d’avoir un vrai rapport de confiance avec le réalisateur. Il incarne avant tout son premier public.

Catherine Cawood est une héroïne très complexe, à la fois forte et vulnérable, en lutte avec ses démons. Dans la fiction grand public, ce sont plutôt à des personnages masculins que sont attribués de telles caractéristiques, surtout pour un rôle principal. Voir un personnage féminin de premier plan aussi anticonventionnel est encore rare de nos jours. Pensez-vous que cela est en train d’évoluer?

Je crois, oui. Au Royaume-Uni, il y a une longue tradition de rôles de femmes fortes dans le genre policier. Dans les années 1980 où les rôles de femmes flics étaient encore rares, il y a eu la série Juliet Bravo, qui fut une des inspirations de Sally Wainwright pour écrire Happy Valley. Il y avait aussi Prime Suspect avec Helen Mirren qui interprétait une détective torturée. Aujourd’hui on peut citer de nombreux exemples parmi les séries actuelles : la série danoise The Killing, The Fall aux Etats-Unis… Je pense que le public a soif d’histoires avec des héroïnes d’âge mur, complexes et pleines de défauts. C’est grâce à cela que la fiction devient passionnante, lorsqu’elle reflète la réalité.

Avez-vous déjà envisagé d’écrire vous-même des scénarios?

Non, je suis réalisateur et rien d’autre. Lorsque je lis un script, je visualise parfaitement le monde qui s’y reflète et la manière dont je veux l’illustrer, mais je suis bien incapable d’écrire moi-même. I just can’t (rires). J’ai essayé pourtant, mais je n’en ai pas la force. Je pense que les vrais écrivains ont un besoin vital d’écrire qui s’impose à eux. En revanche, lorsque de bons scénaristes s’associent avec des réalisateurs ayant une « patte » artistique forte, le résultat fait souvent des étincelles…

Julia Fernandez

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