Vie et destin du livre noir : Une autre histoire de la seconde guerre mondiale

C’est l’histoire d’un livre maudit, de son destin et de celui de ses auteurs. Des mois de recherche, des milliers de corps exhumés et autant de témoignages d’atrocités commises par les nazis dans les territoires occupés d’URSS. Autant de preuves qu’il fallait réunir pour faire condamner les criminels de guerre. Tel était l’objectif du Livre noir dont la rédaction fut confiée à un groupe d’auteurs mené par Ilya Ehrenbourg, écrivain, journaliste et reporter de guerre et Vassili Grossman, ingénieur chimiste qui deviendra à son tour reporter de guerre puis écrivain.

Le film est réalisé par Guillaume Ribot, écrit par Antoine Germa et produit par Estelle Fialon via la société Les Films du Poisson. Construit uniquement avec des archives, ce documentaire narre les moments clefs qui ont animé la rédaction du Livre noir depuis l’idée soufflée par Albert Einstein aux Etats-Unis. Le destin de cet ouvrage sera façonné par la vie de ses auteurs. Ils étaient sur le front, ils ont vu les charniers et en sont revenus marqués. Le film livre, au fur et à mesure de leurs publications et des correspondances personnelles, ce qu’ils ont endurés. Des écrits incarnés par de sublimes archives et par les voix de Denis Podalydès et Mathieu Amalric, entre autres. La justesse de leur interprétation nous transporte et nous émeut tout au long du film.

Vie et destin du Livre noir nous permet de découvrir tout un pan méconnu de l’histoire de la seconde guerre mondiale. Il nous présente le CAJ, le Comité Antifasciste Juif, et son président Solomon Mikhoels, équivalent de Charlie Chaplin de l’ex-URSS et aujourd’hui méconnu du grand public. Le film nous happe et nous passionne très vite et ce, jusqu’à son terme. Il réussit à mettre en lumière tout le paradoxe du régime communiste de Staline qui soutiendra dans un premier temps tous ces personnages et la rédaction de ce Livre noir. Cependant, il finira par le censurer et faire exécuter les principaux membres du CAJ et certains des auteurs de l’ouvrage qui seront accusés d’espionnage pour le compte de l’ennemi américain et de servir leurs propres intérêts afin d’établir un état juif en URSS.

Entretien avec le réalisateur, Guillaume Ribot, le co-scénariste, Antoine Germa, et la productrice, Estelle Fialon

Guillaume Ribot, Antoine Germa et Estelle Fialon

Comment se déroule l’écriture d’un tel film tout en archives ?

Antoine Germa : C’est un film qui s’est écrit jusqu’à la dernière image, au montage. En tant qu’auteur, j’ai institué le dispositif du film avec les trois “personnages” et le fonctionnement avec des archives. Guillaume a fait un énorme travail, c’est une co-écriture et le montage a eu une part extrêmement importante. Il fallait trouver la musicalité, le rythme du film. On avait déjà une partie écrite pour présenter le projet au diffuseur et aux différents partenaires mais le film ne s’écrit pas réellement à ce moment-là. L’écriture se fait jusqu’à la dernière minute de la fabrication du film, donc en collaboration avec la monteuse.

Estelle Fialon : Pour ce film, c’était environ 5 mois de montage plus 5-6 semaines de montage son, sans parler de la composition musicale. Le travail d’écriture pour le dossier qui a servi au financement n’a rien à voir avec le travail d’écriture qui a été fait ensuite sur le film, au montage. C’est un film qu’il est impossible d’écrire à l’avance. Il y a une réflexion qui se fait en amont  sur le papier pour cerner le sujet, les personnages, les fonds d’archives ; mais l’écriture se fait réellement lorsque nous trouvons les archives et la construction de l’oeuvre. Les archives influent donc sur l’écriture. Si nous n’avons pas la matière, ce n’est pas possible d’écrire complètement le film à l’avance et notamment une voix-off qui va bien fonctionner.

Comment trouve-t-on une telle richesse d’archives et comment se déroule la collaboration avec le diffuseur ? 

Guillaume Ribot : On a trouvé les archives dans plusieurs fonds de pays différents. On est allé piocher dans des fonds allemands, israéliens, russes, ukrainiens et arméniens. On voulait surtout être du côté soviétique, c’est la raison pour laquelle une grande partie des images vient de Moscou.
Sans le fils adoptif de Vassili Grossman, nous n’aurions pas pu faire le film et l’incarner. Il a fallu que la confiance s’installe afin qu’il nous donne son album de famille. La monteuse qui est russe a su comment gagner cette confiance. 

Estelle Fialon : Le film sera diffusé en Prime Time sur France 5. Il y avait une vraie envie que ce film existe car les gens ne connaissent pas cette histoire du Livre noir. Les discussions que l’on a pu avoir avec le diffuseur à propos des archives étaient sur les questions de formats. Les archives de l’époque sont souvent en format carré, en 4/3. On s’est mis d’accord sur les archives que l’on repassait en 16/9e ou non. Pour toutes les images les plus dures, notamment les images d’exécutions ou de pogroms, on a respecté le format brut originel. Des questions morales se posent chaque fois que l’on recadre une image, c’est une décision qui est réfléchie et se discute avec le diffuseur.

Est-ce l’archive qui vous fait raconter quelque chose ou savez-vous ce que vous voulez raconter et vous allez chercher les archives en conséquence ? 

Guillaume Ribot : On sait ce que l’on veut raconter mais on ressent des sensations en salle de montage. On sent des choses au moment du dérushage, notamment quand on tombe sur des images que l’on ne connaissait pas. C’est pour cette raison que la documentaliste a un rôle extrêmement important et central. Je pouvais lui demander quelque chose et elle se souvenait d’images qu’elle avait vu. Je dirais que les archives servent la réalisation mais ne servent pas la narration pure et l’histoire que l’on veut raconter.

Antoine Germa : Pour moi, c’est un mouvement dialectique entre les deux. On a une intention donc on sait ce que l’on veut trouver mais ce que nous trouvons peut modifier la façon dont nous allons raconter notre histoire. On modifie constamment au montage la façon dont on dit les choses.

Guillaume Ribot : Carrément. Et d’ailleurs, il y a des choses dont on était sûr et qui nous tenaient à cœur. On voulait terminer le film sur ce lien avec l’Arménie. Quand j’ai trouvé ce film d’Henrik Malian, de la fin des années 70, avec cette scène du pommier, c’est l’archive qui est écrite d’elle-même et qui trouve sa place dans le film.

Antoine Germa : Ça a été un plan difficile à trouver et il a fallu penser la réalisation et le montage pour lui trouver une place dans le film. L’archive ajoute finalement quelque chose de fort. C’est typiquement le genre de rapport dialectique que l’on évoquait.

Entretien réalisé suite à la projection du film au FIPADOC le mercredi 22 janvier 2020 à 16h00.

Ne manquez pas ce film lors de sa diffusion sur France 5
(date de diffusion à venir).

Jérémie Arnaud & Jeremy Tapiero