Yémen, le cri des femmes – Rencontre avec Manon Loizeau

Depuis janvier 2011, au Yémen, une révolution oubliée du reste du monde est en cours. Manon Loizeau a choisi de filmer la révolte des femmes, en s’attachant plus particulièrement à trois d’entre elles : Tawakol Karman, prix Nobel de la Paix en 2011, Nadia Abdullah, étudiante qui s’est improvisée camerawoman de la révolution, aujourd’hui représentante des jeunes au sein du dialogue national, et Ensen Dogesh, laquelle a campé pendant deux ans avec ses cinq enfants et son mari sur la Place du Changement. Chacune à sa manière incarne la formidable libéralisation de la parole des femmes au Yémen.

Manon LoizeauLa réalisatrice, Manon Loizeau, a commencé sa carrière en Russie comme journaliste de presse écrite pour la BBC, le Monde et le Nouvel Observateur. Repérée par Christophe Barreyre qui travaillait pour la société CAPA, elle commence à réaliser des documentaires qui s’apparentent pour la plupart à des carnets de route.  Très attachée à la Russie, ses premières réalisations couvrent la situation en Tchétchénie après la seconde guerre de Tchétchénie. Au début des années 2000, elle réalise plusieurs documentaires très critiques de l’occupation russe (Grozny, chronique d’une disparition et Naître à Grozny). Elle a également réalisé un reportage en Géorgie à l’été 2008 (Carnets de route en Géorgie), peu après la guerre russo-géorgienne de 2008. Elle s’intéresse ensuite à l’Iran avec Chroniques d’un Iran Interdit en 2011 présenté au FIPA .

Manon Loizeau est une habituée du FIPA, elle y présente régulièrement ses films, et faisait partie du jury de la catégorie Grand Reportage l’année dernière.

La genèse du film présenté cette année est la suivante : Sybille d’Orgeval, co-auteur du film avait commencé à écrire au sujet du printemps yéménite mené essentiellement par des femmes. Manon Yemen 2Loizeau s’est passionnée pour le sujet et a rapidement décidé d’en faire un film, les deux femmes l’ont écrit conjointement. C’est naturellement que Manon Loizeau a proposé le film à Christophe Barreyre, avec qui elle avait déjà travaillé auparavant. Ce dernier a accepté et a convaincu France 5 de diffuser le film (par ailleurs, Yémen le Cri des Femmes était le seul film de France 5 présenté cette année au FIPA).

La production avait réussi à obtenir des visas avant même d’avoir un diffuseur. L’équipe de tournage (Manon Loizeau, Sybille d’Orgeval ainsi qu’un chef opérateur) sont dans un premier temps parti deux semaines à Sanaa. Les autorités yéménites leur avait formellement interdit de quitter la ville et ils étaient accompagnés d’un représentant ministériel, qui s’est montré très laxiste et qui n’a pas cherché du tout à contrôler/censurer ce que l’équipe tournait. Le climat sur la Place du Changement, bien que révolutionnaire et à l’encontre du régime dictatorial de Ali Abdallah Saleh  était tout à fait sécurisé, et l’équipe n’a été confrontée à aucun problème, si ce n’est celui d’arriver à atteindre Tawakol Karman qui revenait d’un tour du monde suite au gain de son Prix Nobel, et qui était très sollicitée. Ce premier tournage rend compte de l’effervescence  révolutionnaire sur la Place du Changement. Des liens très forts se sont tissés entre l’équipe de tournage et les femmes sur place.

Il était très important pour le film de retourner sur place une seconde fois, de montrer dans quel sens la situation évoluait. Le climat  politico-social lors du deuxième tournage était beaucoup plus tendu, et la production a du attendre un an avant de renvoyer l’équipe de tournage à Sanaa entre deux attentats/enlèvements. Quelques semaines auparavants, des étudiants finlandais avait été enlevés par Al-Quaida. L’équipe a donc pris beaucoup de précautions, n’a pratiquement pas quitté la chambre d’hôtel, et était protégée par un garde du corps. L’ambiance joyeuse de la Place du Changement avait laissé place à des débats musclés  dans les comités de dialogue national entre révolutionnaires, islamistes et membres de l’ancien régime. Les femmes qui espèrent représenter 35% des sièges parlementaires redoublent de vigilance et de fermeté.

Yémen, le cri des femmes

L’histoire de ce film reste très importante pour Manon Loizeau qui projette de continuer à travailler sur le Yémen.

Le film a déjà été diffusé sur France 5 le 19 novembre 2013, mais a obtenu une faible audience.  En effet, le même soir, à la même heure était diffusé le match de football France/Ukraine décisif pour la qualification de la Coupe du monde. Il est peu probable que le film ait une large visibilité en France auprès du grand public. En effet, beaucoup de films sur les révolutions arabes ont déjà été diffusés en France, et le public français est majoritairement plus intéressé par les pays liés à lui historiquement (anciennes colonies). En revanche, l’Angleterre qui de par son histoire est lié au Yémen s’est montré très intéressée, et les Etats-Unis également. Une fois off en anglais a récemment été enregistrée, et le film aura certainement une belle carrière outre-Atlantique.

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